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La FinTech, au cœur de l’Afrique digitale

Dernière mise à jour : nov. 4


L’Afrique, "Nouvelle Frontière des FinTechs" ? C'est en tous cas ce qu’ont tenté de démontrer Khaled Ben-Jilani, Senior Partner chez le fonds d’investissement AfricInvest et Aurélien Duval-Delort, CEO de la start-up Bizao spécialisée dans le paiement mobile, au cours d’un atelier intitulé : "Nouveaux écosystèmes de l'innovation en Afrique : focus sur les Fintechs", organisé le 7 octobre dernier par Bpifrance, dans le cadre de la 7e édition de Bpifrance Inno Generation (Big 2021). Un événement auquel le webzine CEO Afrique a également assisté sous le format "webinaire".




Retirer de l'argent au guichet, faire un virement depuis son compte vers un autre bénéficiaire, payer ses achats via sa carte bancaire etc ... En Europe ou aux États-Unis, il s’agit du plus anodin des gestes. Mais pour environ 1 milliard de personnes vivant en Afrique, privés de tout accès direct aux services d’une banque classique, c’est un rêve hors d’atteinte. Aujourd’hui, aucune grande métropole — de Cape Town, Johannesburg ou Nairobi, jusqu’au Caire, en passant par Lagos ou Accra — n’échappe à la bataille acharnée à laquelle se livrent les start-up africaines et internationales les plus innovantes autour de la FinTech, symbiose entre la finance et la technologie, un secteur faisant allusion aux entreprises qui s’appuient sur l’utilisation d’outils numériques et technologiques pour déployer leurs services bancaires.


Les enjeux sont multiples : Il s’agit d’abord d’un défi technologique, l'objectif étant de drainer l'argent des particuliers, avec la mise sur pied d’infrastructures télécoms et d’applications mobiles à forte valeur ajoutée technique, de telle sorte que ces derniers soient en mesure d’effectuer leurs opérations bancaires, via leur smartphone ou leur tablette, en toute sécurité et sérénité. Ensuite, une priorité sociale, car les FinTech ont le mérite de démocratiser l'accès et la compréhension des services financiers et ont cette forte capacité de fournir des produits accessibles au plus grand nombre, alors qu'il fut un temps où le fait de pouvoir effectuer des transactions de base, à travers un établissement bancaire traditionnel, était encore réservé à une catégorie de personnes préalablement sélectionnées en fonction du niveau de leur rémunération. Et enfin, un enjeu économique entre grands groupes, PME ou startups qui se disputent âprement un marché lucratif — les buts visés étant de faire de l’Afrique une source d’appoint d’une clientèle non bancarisée — , ouvert par des besoins croissants, au fur et à mesure que la population augmente. En effet, selon les dernières projections des l'ONU, le continent africain devrait être peuplé d’environ 2,4 milliards d'être humains en 2050, contre 3 milliard en moyenne à l’heure actuelle.


La gamme des activités issues du paysage de la FinTech est plus vaste que l’on ne pense : La Néobanque, la Paytech, l’Insurtech (AssurTech), le Roboadvisor, la Regtech, le Cash management, le Crowdfunding etc...


« L’un des premiers segments qui a émergé en Afrique est le lending, se traduisant par la capacité des FinTechs à prêter à des personnes qui n' ayant aucun historique de crédit dans le secteur financier classique. Sur le même modèle, il existe le lending destiné aux PME. Cependant, la difficulté à leur prêter des fonds réside dans l'absence de données, car ces structures opèrent souvent dans le secteur informel, sans existence légale. Les opérations de paiement constituent probablement le deuxième gros créneau . Grosso modo, les économies africaines restent dominées par les échanges en cash, avec des risques de perte ou inhérents au blanchissement d’argent. Le paiement mobile a créé de nouveaux usages et a facilité les échanges de manière beaucoup plus efficiente [ ... ]. Autre segment qui s’est développé : la "remittance". Il s’agit d’envois d'argent émanant des diasporas, effectués sur des corridors généralement "Nord-Sud ", c’est-à-dire depuis l'Europe, des États-Unis et parfois d'Asie en direction vers l'Afrique [ ... ]. À l'interconnexion de tout cela, figure la néobanque qui se positionne sur les activités de crédit et du paiement [ ... ]. Un créneau qui est en train de structurer petit à petit : celui de l’Insurtech, avec l’Afrique du Sud comme chef de file, où le taux de pénétration de l'assurance est probablement le plus élevée sur le continent africain [ ... ]. Dernier segment de marché qui mérite d’être mentionné : la cryptomonnaie qui offre des solutions intéressantes face aux instabilités monétaires. Elle pourrait constituer une "monnaie refuge" pour les particuliers qui ne souhaitent pas effectuer leurs dépôts en monnaie locale. Mais il n'existe pas véritablement de réglementation spécifique sur ce point » détaille Khaled Ben-Jilani, Senior Partner chez le fonds d’investissement AfricInvest.



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Il convient de mettre en exergue un panorama des FinTech établi en Septembre 2021, portant sur 20 pays d’Afrique francophone, réalisé conjointement par le très sérieux Africa Fintech Forum, le cabinet de conseil Deloitte Afrique Francophone et MicroSave Consulting. Parmi les 255 FinTech d’Afrique francophone du panel étudié, 35% sont de la sous-région ouest-africaine ( Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée,, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal, Togo), 30% proviennent du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie), 18% sont issues d’Afrique Centrale (Cameroun, Centrafrique, Congo-Brazzaville, Gabon, République Démocratique du Congo) et 16% sont domiciliées dans la zone "Afrique de l’Est / Océan Indien" ( Rwanda, Madagascar, les Seychelles). Le Maroc et le Rwanda concentrent un nombre relativement important d’acteurs de cet écosystème avec respectivement 48 et 42 Fintechs identifiées. À noter que largement plus du tiers de ces sociétés (41,5%) s'est concentré sur le paiement et le transfert d’argent. Très loin derrière, le deuxième type de fintech le plus investi par les entreprises du secteur est l'activité de banque, soit 9,2%. Les entreprises du secteur sont ensuite 8,7% à présenter des solutions en tant qu’agrégateurs de paiement, suivies des sociétés opérant dans les services CBS — Core Banking System — (7,9%) et l’assurance (9%).



Les grands gagnants de la FinTech en Afrique


D'une manière générale, les startups fintech, qui sont en train de bouleverser indéniablement le paysage bancaire africain, ne font pas dans la demi-mesure et peuvent s’enorgueillir de pouvoir répondre aux gigantesques besoins locaux. À l’image de FlutterWave, Paystack, Interswitch, Piggy Vest, Opay, Bankly ou Paga au Nigeria. Il faut dire que, dans le pays le plus peuplé d’Afrique, le taux d’inclusion financière se situerait autour de 64%. Autrement dit, 38 millions d'adultes (soit 36% de la population adulte), au sein de ce géant économique, n'auraient toujours pas accès aux services bancaires, si l’on en croit le dernier rapport de l’EFInA (Enhancing Financial Innovation and Access). L’Afrique du Sud présente, pour sa part, une pléthore de jeunes pousses innovantes, rivalisant d'ingéniosité pour le plus grand bonheur des usagers du mobile, à l’instar de Jumo, Yoco ou Stitch . À noter l’ascension fulgurante de Pineapple et Inclusivity Solutions, deux pépites qui sont positionnées sur la niche de marché très spécialisé de l’Insurtech , encore peu exploitée par la plupart des concurrents. De plus, la Nation arc-en-ciel figure dans le Top 50 du "Global Fintech Index City 2020", occupant plus précisément la 37ème position sur le plan mondial et le 1er rang à l’échelle continentale, un classement international qui fait référence dans le secteur des technologies financières. Les success stories se sont multipliées du côté du Kenya, avec l’incontournable M-Pesa, Pezesha, Asante, PesaKit ou Kwara. Le Ghana, où l’on recense plus de 11 millions d'utilisateurs de services de paiement mobile, représente un terrain de jeu propice aux activités de startups prometteuses, comme ZeePay. Sans oublier, l’ Égypte qui abrite des entreprises technologiques performantes telles que Kashat, Telda, Paymob, MNT-Halan et, surtout, Fawry, une start-up valorisée à plus d'un milliard de dollars, désormais membre du club très fermé des "licornes" africaines, aux côtés des jeunes pousses nigérianes, Interswitch et Flutterwave.


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« [ ... ] Plus de 80% des investissements réalisés dans les startups africaines sont concentrés dans quatre hubs : le Nigeria, le Kenya, l’Afrique du sud et l’ Égypte. Ces pays anglophones — ou partiellement anglophones — ont hérité, pour certains d’entre eux, du Common law, un système juridique dont les règles édictées sont beaucoup plus permissives et pragmatiques en matière d’innovation. Au Kenya par exemple, une FinTech comme M-Pesa a pu émerger rapidement en raison du fait qu’il n’existait aucune réglementation relative au paiement mobile, à l’époque. À noter que l 'État était actionnaire de cette entreprise à hauteur de 35%. Les intérêts privés étaient alignés sur ceux du secteur public, d’où une certaine tolérance de la part du régulateur. À contrario, la classe politique était pleinement impliquée au Nigeria, donnant donc la possibilité aux banques locales de couper l'herbe sous le pied à l’ensemble des opérateurs télécoms, afin d’avoir la mainmise sur le développement des services de paiement mobile. Quant à l’Égypte, une "Sandbox policy" donne l’occasion aux start-up en phase de démarrage de tester des produits ou services, dont l’activité ne répond à aucun cadre juridique. En dernier lieu, la culture d’entreprise dans les pays anglophones est beaucoup plus dynamique que sur le reste du continent, d’autant plus que leurs écosystèmes tech sont étroitement connectés aux membres de la diaspora africaine, notamment ceux vivant aux États-Unis et en Europe, auprès de qui les porteurs de projet parviennent à effectuer des levées de fonds [ ... ] » explique Khaled Ben-Jilani.


La multiplication des acteurs est le signe que le secteur se porte bien. Selon la Global Service for Mobile Communication Association (GSMA), une association internationale représentant les intérêts des opérateurs et constructeurs de téléphonie mobile , l'Afrique a enregistré plus de 160 millions d'utilisateurs actifs en matière de mobile money, avec une valeur totale de plus de 495 milliards de dollars de transaction, généré au cours de l'année dernière.


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Un arsenal législatif quasi-inexistant


Il n’existe pas à proprement parler d’un cadre réglementaire ou de travaux parlementaires visant à structurer solidement l'activité des FinTech, de telle sorte à promouvoir son développement. Cela est particulièrement vrai, s'agissant des pays de l'UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africain, regroupant le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo) et ceux de la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale, composée du Cameroun, du Gabon, du Tchad, de la Centrafrique, du Congo et de la Guinée Équatoriale).


« Dans les pays où la start-up Bizao est implantée, il n’existe pas véritablement d’agrément, de licence ou d’autorisation administrative pour exercer une activité dans le secteur de la FinTech. De ce fait, nous nous inspirons du droit français, dans l’esprit du respect des principes et obligations résultant d’un contrat de DSP [ Délégation de Service Public, NDLR ]. La Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), régulateur de la zone UEMOA, tolère notre activité et cherche plutôt à l’encourager ; elle nous connaît déjà et sait parfaitement ce que nous faisons. Malgré l’absence de cadre juridique officiel, nous parvenons à exercer notre activité sereinement. Nous sommes "hyper-partisans" de l’instauration d'une licence, car il s’agit tout de même, dans ce secteur jugé sensible, de jongler avec des millions d'euros pour le compte de clients [ ... ] » argumente Aurélien Duval-Delort, CEO de la fintech Bizao.


Il convient néanmoins de mentionner quelques avancées en matière de réglementation, dans d'autres pays. Sous l’impulsion de la Central Bank of Nigeria (Banque centrale du Nigeria) et la "Securities and Exchange Commission" (organisme nigérian, chargé de la réglementation et du contrôle des marchés financiers, des banques et des entreprises d’investissement), toutes les FinTechs opérant sur le territoire national sont soumis à une surveillance prudentielle. De même, les trois dispositions réglementaires applicables au Kenya, sous les appellations de "Regulatory Sandbox Policy Guidance Note", "National Payment System Act" et "National Payment System Regulations 2014", s’attellent à régir les startups fintech locales. Quant à l’Afrique du Sud, la South Africa Reserve Bank (Banque de réserve sud-africaine a publié, au cours de l’année 2018, un document intitulé "National Payment System Framework and Strategic Vision 2025" qui apporte un éclairage complet sur les perspectives de développement de services financiers en général, et de l’expérimentation de nouveaux produits issus de la FinTech en particulier, et ce dans un cadre réglementaire plus souple que constitue le système du "Sandbox" (ou "bac à sable").


Par ailleurs, la mise en route, depuis le 1er Janvier 2021, de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECA), un partenariat économique qui intégrera à terme les 54 pays d’Afrique, amènera sans doute les instances dirigeantes à harmoniser de façon progressive les réglementations existantes et à résoudre rapidement les problèmes de paiements transfrontaliers, afin de dynamiser ce secteur.


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La fulgurante "success story" africaine de la FinTech française, Bizao


Si l’Afrique a connu une augmentation substantielle d’entreprises innovantes qui opèrent dans les services financiers, force est de constater qu’elle est encore en retard par rapport autres régions du monde, voire très loin derrière certains pays. À titre d'exemple, le continent n’a eu, à son actif, que 576 start-up FinTech réellement opérationnelles pour l’année 2020, selon un rapport de Disrupt Africa. Parallèlement, l’enquête annuelle de Partech Africa révèle que les levées de fonds effectuées par les sociétés technologiques de ce secteur se chiffrent, à l’issue de la même période, à 356 millions de dollars (environ 308 millions d’euros). À titre de comparaison, le nombre de jeunes pousses françaises se lève à 735 à la fin septembre 2021, avec 2,07 milliards d’euros en termes de financement, selon une étude établie conjointement par Bpifrance et France FinTech, l’association représentative du secteur dans l’Hexagone .


Ajouté à cela, les questions liées la problématique de l'interopérabilité sur le continent africain. En effet, le marché des opérateurs mobiles y est extrêmement fragmenté, avec une vaste bataille autour de plusieurs centaines de prestataires. Autrement, la plupart d’entre eux, disséminés ici et là et sans interconnexion, ne se sont pas dotés d’API (Application Programming Interface) de mobile money. Il s’agit d’une interface sur laquelle se connectent des logiciels, donnant la possibilité à ces opérateurs d’échanger des informations de manière réciproque et, surtout, permettant d’utiliser les fonctionnalités de chacun, de telle sorte que les utilisateurs, en l'occurrence des clients, soient en mesure d’effectuer des paiements mobiles auprès de différents marchands, via cette même interface.


L’Afrique abrite près 500 millions d'utilisateurs de mobile money


Conscient qu’il existe un vide à combler à cet égard, Aurélien Duval-Delort, fondateur & directeur exécutif de CEO de la start-up Bizao s'est saisi de cette problématique pour créer une sorte de "guichet unique" du mobile money :


« Tout est parti du constat, il y a trois ans que l’Afrique abrite environ 500 millions d'utilisateurs de mobile money. Je pressens, à ce moment, qu’une révolution de l’écosystème financier est en train de train de se produire. Je me rends également compte que 171 opérateurs de mobile money en Afrique ne sont absolument pas interconnectés entre eux. C'est un peu comme si toutes les banques à travers l'Europe travaillaient chacune de leur côté, avec l’impossibilité pour le titulaire d’une carte bancaire de retirer de l'argent dans le distributeur d’une banque autre que la sienne. La vocation de Bizao est donc de s’ériger comme une véritable infrastructure de paiement qui regroupe l'ensemble des opérateurs de mobile money et les banques ».