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La Tunisie : un petit État, de grandes ambitions

Dernière mise à jour : oct. 27

Malgré la petitesse de sa superficie et son marché intérieur, la Tunisie offre de nombreuses opportunités et attire les investisseurs étrangers. Y créer son entreprise et investir peuvent s’avérer attrayants ou parfois semés d’embûches. Dans un parcours qui pourrait susciter des questionnements, Habib Gaida (Directeur Général Chambre Tuniso-Française de Commerce & d’Industrie), Raja Touil, (Déléguée Général de FIPA Tunisia) et Ombeline Bernard Manusset Allant ( Directrice générale de Vocalcom Afrique) ont esquissé quelques pistes de réflexion lors du webinaire intitulé " Tunisie : Points sur la situation et perspectives d'avenir ", modéré par Zoubir Rabia, qui s’est tenu le 16 Octobre 2020 . Une analyse éditoriale menée par le webzine CEO Afrique permettra également aux lecteurs de se poser les bonnes questions concernant des projets d’implantation dans ce pays du Maghreb.



Dotée d'une superficie de 163 610 km2 — soit à peine quatre fois plus petit que celle de la France — , la Tunisie abrite 11,8 millions d’habitants sur la côte méditerranéenne et en bordure du désert du Sahara, un positionnement géographique stratégique dont elle entend bien tirer profit. Si plusieurs grandes entreprises telles que Stelia, Safran , STMicroelctronics, Novo Nordisk , EMKA électronique, SanLucar, Artes SA ou Volcacom ont déjà installé des filiales dans la capitale Tunis, l'ambition est de faire de cette ville, en concurrence avec Le Caire, Lagos, Nairobi, Casablanca ou Cape Town un lieu privilégié pour les affaires en Afrique.

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« Cette présence d’entreprises étrangères en Tunisie a contribué à construire une " supply chain " vraiment performante et reconnue à l’échelle internationale et a aussi développé un savoir-faire tunisien » observe Raja Touil, déléguée générale de l’agence de promotion des investissements FIPA Tunisia.


Cette attractivité est d’autant plus grande que la Tunisie dispose de bonnes infrastructures de transport et de télécommunication et est stable politiquement, tout en faisant valoir comme atout le fait que sa capitale Tunis caracole en tête des métropoles les moins chères en Afrique pour les salariés en mobilité internationale, selon le 26ème rapport du cabinet américain Mercer, détrônant ainsi Windhoek (Namibie), Banjul (Gambie) ou Lusaka (Zambie), de bons critères pour accueillir d’autres sièges régionaux de firmes multinationales.


Une terre d’opportunités business


Certes la Tunisie ne constitue que la 14ème économie africaine, avec un produit intérieur brut de 42,28 milliards de dollars en 2019, selon la Banque mondiale. Sa croissance économique représente toutefois un territoire d’opportunités qui va bien au-delà du tourisme auquel on a cantonné trop souvent le pays.


« Les secteurs les plus porteurs sont les industries manufacturières, la santé et le bâtiment [ ... ]. Les transports & la logistique offrent beaucoup d’opportunités aux entreprises françaises, sans oublier le secteur numérique » énumère Habib Gaida, directeur général de la Chambre Tuniso-Française de Commerce & d’Industrie.


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Un avis partagé par la déléguée générale de l'agence FIPA Tunisia, Raja Touil, pour qui le pays a de gros besoins à combler sur des secteurs clés à forte valeur ajoutée technologique comme « l’industrie automobile, qui est "drivée" par tout ce qui touche à la mobilité connectée et la mobilité électrique, les composants aéronautiques, le secteur du numérique et la robotique ».


Des ressources humaines talentueuses au service du développement


La Tunisie constitue un vivier de compétences de qualité, capable de s’inspirer et diffuser les meilleurs pratiques internationales actuelles en matière de management, de finance, d’innovation technologique ou de sciences, tout en s’enrichissant des savoirs-faire locaux.


« [ ... ] La Tunisie possède un écosystème qui permet de favoriser les compétences. Elle s’appuie notamment sur son système éducatif au sein duquel se trouvent des universités et des grandes écoles reconnues pour leur excellence, dont certaines d’entre elles sont françaises. [ ... ]. Parmi les différents programmes : il y a Smart Tunisia et le programme ELIFE financé par la fondation Développement de Tunisie et par l’Agence Française de Développement, donnant l’occasion aux étudiants BAC + 4/5 de suivre un cursus axé autour des nouvelles technologies pendant 6 mois, menant directement vers une intégration en entreprise par la suite [ ... ] » explique Ombeline Bernard Manusset Allant, directrice générale de Vocalcom Afrique.


Pas étonnant que le Pays du Jasmin soit devenu le 3ème pays le plus innovant en Afrique (65e position à l’échelle planétaire) derrière l’Île Maurice (52e) et l’Afrique du Sud (60e), mais


devant le Maroc, selon l’indice international GII (Global Innovation Index ) publié par l'Université Cornell, l' INSEAD et l' Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle pour l’année 2020, un rang reflète, d’après ce baromètre, les efforts déployés dans ce domaine. Parallèlement, la septième édition du "Bloomberg Innovation Index" a placé cet État à la 3ème position continentale (52ème place au niveau mondial) juste derrière l’Algérie (49ème) et l’Afrique du Sud (50e), un index réalisé sur la base de quelques critères comme entre autres le nombre de chercheurs, l'indice d'enregistrement de brevets, les investissements dédiés aux innovations, la productivité des découvertes scientifiques ou le nombre d'entreprises opérant les Technologies de l’Information et de la Communication.


Un autre point qui mérite d'être souligné : les firmes étrangères ont la possibilité de recruter des expatriés dans la limite de 30 % du personnel employé sur place. Mais en pratique, ce chiffre n'est quasiment jamais atteint, étant donné que ces sociétés fassent davantage confiance à l'expertise locale tunisienne .


De plus, la Tunisie fait désormais partie du club très fermé des pays d’Afrique qui viendraient en premier à l’esprit pour créer sa start-up technologique. Baptisé "Startup Act", ce cadre juridique donne l’occasion aux jeunes pousses locales de bénéficier entre autres d’aides financières et autres allocations pour faire face aux charges inhérentes aux premières années d'activité, d’ouvrir un compte spécial en devises, d’être entièrement prises en charge dans les démarches relatives aux droits de propriété industrielle et de propriété intellectuelle et d’être exonérées de l’impôt sur les sociétés. Pour leur part, les investisseurs se verraient attribués, le cas échéant, une déductibilité des montants investis dans ces startups pour le calcul de l'assiette imposable. La mise en œuvre de ce dispositif ont déjà donné une vrai bouffée d’oxygène à 248 startups ayant respecté les critères de labellisation fixés par les autorités, parmi lesquels un bon nombre acteurs actifs dans les nouvelles technologies et le numérique qui, à l’origine, disposaient de fonds limités ou n’étaient pas éligibles à des prêts financiers classiques .


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Encourager les investissements


Selon le dernier rapport de l’agence de promotion de l'investissement FIPA Tunisia, les flux d’IDE à destination de la Tunisie ont diminué de 7,6% et se sont établis à 2.648,2 millions de dinars (806,06 millions d’euros) en 2019, contre 2.866,3 millions de dinars tunisiens (872,45 millions d’euros) en 2018). Or le pays a besoin d’investissements pour poursuivre son développement économique, d’autant plus qu’il n’a réalisé en 2019 que la 10e meilleure performance sur le continent africain, en matière d’investissement direct étranger, par rapport à la taille de son économie, juste derrière le Togo, le Rwanda , le Mozambique, le Sénégal, le Zimbabwe, l’Ouganda, le Kenya, la Côte d’Ivoire et le Maroc , selon le nouveau classement de Greenfield Performance Index 2020.


L’État tunisien a pris différentes mesures pour encourager les investissements étrangers. Trois organismes publics réglementent ou facilitent ces questions : Le Conseil Supérieur de l’Investissement qui a pour vocation de plancher sur les principaux axes liés à l’incitation à l’investissement en Tunisie , l’Instance Tunisienne de l’Investissement (TIA), un guichet unique qui a pour but d’accompagner les investisseurs dont les projets d’implantation sont évalués à plus de 15 millions de dinar, et le Fonds tunisien de l’investissement (FTI) qui soutient financièrement la création d’entreprises. Par ailleurs, les PME et PMI tunisiennes, tous secteurs confondus, sont maintenant en meure de mobiliser des lignes de crédit qui sont puisées dans un fonds d’une valeur de 94,5 millions de dinars, (soit près de 30 millions d’euros, mise à disposition par la Direction Générale du Trésor français depuis le 15 janvier 2020.


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D’une manière générale, les entreprises nouvellement établies peuvent tirer avantage d'allègements fiscaux, portant principalement sur le bénéfice imposable à l'impôt sur les sociétés (exonération totale dès la 1ère année, 75% la 2ème année, 50% la 3ème année et 25% la 4ème année). À noter que les pouvoirs publics consentent des efforts pour aménager zones de développement régional ( Zaghouan, Bir Mcherga, Majaz Al Bab, Sidi El Héni, Agareb, Jebeniana, El Hencha etc ...) notamment dans les secteurs de l’industrie, de l’artisanat et dans certaines activités de services. Toutes les entreprises s'implantant dans ces zones d’aides à finalité régionale sont susceptibles de bénéficier des exonérations de l'impôt sur les sociétés (IS) et de l'impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP) au cours des dix premières années et d’un abattement de 50% de ces revenus ou bénéfices durant les dix années suivantes.


« [ ... ] Pour booster le secteur du BTP, la Tunisie a procédé à un allègement de la charge fiscale relative à la construction de logements » ajoute Habib Gaida.



Développer le commerce intra-africain


La Tunisie a des relations très fortes, voire fraternelles avec plusieurs pays africains et peut servir de hub pour conquérir tout le continent.



La Tunisie a adopté une stratégie exhaustive en matière d’accords commerciaux comme l’atteste la négociation de nombreux traités, notamment avec l’Union Européenne dont le premier accord commercial remonte à 1969 — à l’époque de la Communauté économique européenne (CEE) — suivi par un accord de coopération en 1976 et un accord d'association signé en juillet 1995.


« Nous avons aussi des accords de libre échange avec la Turquie, le Maroc, la Jordanie et l’Égypte» précise Raja Touil.


Si l’Afrique subsaharienne est pour l’instant relativement en retrait des échanges commerciaux au profit de la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, la Turquie, la Chine ou l’Algérie qui accaparent ce mouvement, force est de constater que la Tunisie s'intéresse de près à la coopération économique avec les autres pays africains, comme en témoigne la prochaine édition de la conférence internationale "Financing Investment & Trade in Africa" qui sera organisée par le "Tunisia Africa Business Council" (TABC) les 30 et 31 mars 2021, et veille en permanence à offrir des débouchés à ses entreprises.


« La Tunisie a adhéré au Marché du COMESA [ Common Market for Eastern and Southern Africa : Marché commun de l'Afrique orientale et australe, NDLR ]. Elle est membre observateur de la CEDEAO [ Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, NDLR ], et nous négocions bien entendu notre adhésion à ce marché » poursuit Raja. Il s’agit donc de deux vastes marchés qui totalisent respectivement 625 millions et 325 millions de consommateurs.


Dans cette même lignée de pensée, Ombeline Bernard-Manusset argue du fait que « La Tunisie a des relations très fortes, voire fraternelles avec plusieurs pays africains et peut servir de hub pour conquérir tout le continent [ ... ] ». De ce fait, ce pays du Maghreb mise énormément sur le projet de Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAF) pour développer encore davantage ses échanges commerciaux avec l’Afrique subsaharienne dans son ensemble.



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De surcroît, les transactions peuvent être réalisées et dopées sur la base d'appels d'offres internationaux auxquels les entreprises sont exhortés à participer activement.


« Vous pouvez détecter les appels d’offres internationaux correspondant au secteur d’activité recherché et vous faire référencer sur la plateforme Internet Tunex » avance Habib Gaida.


Un paradis qui s’apprivoise


Faire des affaires en Tunisie n’est cependant pas exempt de goulets d’étranglement, particulièrement en ce qui concerne les délits douaniers


« [ ... ] L’ État a donné des instructions pour régler très rapidement ces infractions, afin que les entreprises puissent faire entrer les marchandises qui sont actuellement bloqués dans les ports et donc retravailler normalement [ ... ] » rassure Habib Gaida.


Quant aux conséquences de la pandémie de Covid-19 sur l'économie tunisienne, Ombeline Bernard Manusset Allant se montre confiante, mettant en exergue les bienfaits du télétravail qui a permis de renforcer l’efficacité des entreprises locales et des multinationales :


« À l’époque, le télétravail était un peu tabou. Entre-temps, un véritable changement de mentalité s’est opéré. Nous n’avons plus de problème de mobilité. Désormais, nous ne dispensons que des formations à distance, assorties de quelques ajustements. À l’instar de beaucoup de pays, la Tunisie a su démontrer qu’il n’existe plus de " frontières " et le problème de mobilité a été résolu » conclut la directrice générale de Vocalcom Afrique.