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Capital-risque : Ces anges financiers qui donnent des ailes aux start-up africaines

Dernière mise à jour : nov. 16


Le cabinet de conseil Briter Bridges a publié les résultats d’une enquête dénommée "ABAN 2021 survey", portant sur les business angels qui investissent dans les start-up africaines. Joshua Murima, responsable des relations avec les investisseurs au sein de ce think tank, a présenté le fonctionnement et les grands principes de la levée de fonds auprès de ces investisseurs providentiels, lors d’un webinaire intitulé "Africa Early Stage Investor Summit 2021", un événement en ligne que le webzine CEO Afrique a également visionné et décrypté.




Rien ne semble pouvoir stopper la multiplication des réseaux de business angels en Afrique, des investisseurs providentiels qui injectent une partie de l’argent et apportent leurs compétences managériales dans des startups ayant un fort potentiel de croissance, en échange d’une prise de participation, sous forme d’actions. Ces "anges financiers" ont surtout une forte implication dans les premiers tours de table des jeunes pousses et s'inscrivent désormais aux cœur des écosystèmes "early stage" du continent.


« On assiste à une plus grande démocratisation de l'investissement providentiel [ ... ] » soutient Joshua Murima.


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Cette façon d’investir dans des placements est déjà très répandue aux États-Unis, en Europe ou en Asie, mais ne commence que maintenant à prendre doucement son envol sur le continent africain et des personnalités emblématiques comme l'homme d'affaires anglo-nigérian, Tomi Davies, ont fortement contribué à la mise en avant de ce phénomène. Ceci a eu pour effet la réalisation d’une enquête, "ABAN 2021 Survey", menée par Briter Bridges, en collaboration avec le réseau panafricain ABAN (African Business Angel Network), à laquelle plus de 130 investisseurs providentiels de vingt-sept pays ont répondu.



Dans le détail, on y apprend que 45% des business angels du panel sont des fondateurs ou entrepreneurs et 31% sont constitués de cadres dirigeants et managers, pour seulement 11% de millionnaires HNWI [ High Net Worth Individual : personnes disposant d'un patrimoine financier d'au moins 1 million de dollars américains, NDLR ], 2% de personnes qui exercent à plein temps le métier d’investisseur et, dans les mêmes proportions, ceux qui exercent la profession d'avocat (2%).


En termes de spécialisation, le secteur de la finance – particulièrement la FinTech qui englobe le paiement mobile, le transfert d’argent, le CBS (Core Banking System) et l’assurance – apparaît très représenté, atteignant plus de 40 % . Il est suivi par l’agriculture (avoisinant les 25%), ainsi que les technologies de l'information et de la communication (TIC), la santé et l’Éducation qui représente moins de 20 % pour chacune d’elles.

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Selon les personnes interrogées, le ticket moyen d'un business angel en Afrique (somme annuelle investie par un investisseur providentiel) oscille entre 1500 et 50 000 dollars américains.


Ensuite, 55% des répondants affirment avoir sollicité des associations de business angels et autres organismes accrédités. Avec la mise en commun des moyens financiers, des expertises, des compétences et du savoir-faire, le fait d’avoir investi ensemble sur des projets entrepreneuriaux sur le continent ont permis d'accroître l'efficacité de leurs interventions et de mutualiser les risques. À contrario, 25% des sondés ont préféré agir en solo, se privant ainsi de connexions avec des réseaux structurés d’anges financiers.


Concernant l’origine de l’argent appartenant à ces capitaux-risqueurs, les sommes investies dans les entreprises proviennent en très grande partie de revenus tirés des rémunérations salariales. Parmi les autres sources de liquidités utilisées pour entrer au capital des sociétés, sont cités par ordre d’importance le patrimoine personnel, les revenus issus des plus-values réalisées sur les cessions de parts sociales détenues anciennement dans une société, la gestion pour le compte de tiers et les revenus boursiers.


Les principaux enseignements de l’étude


Plusieurs faits ressortent de cette enquête. À commencer par une répartition géographique des réseaux d’anges financiers qui indique une forte concentration en Afrique anglophone, avec des États surreprésentés comme l’Afrique du Sud (Dazzle Angels, South Africa Business Angels Network, Invest Cloud Network, iPartners Africa, Jozi Angels, Silicon Cape), le Nigeria (Lagos Angel Network, Abuja Angels Network, First Check Africa, The Rising Tide Africa, Afropreneur Angels), le Kenya (Nairobi Business Angel Network, Viktoria Business Angel Network, Intellecap Impact Investment Network, 1000 Alternatives, TBA), ainsi que l’Égypte (The Cairo Angels, Alexandria Business Angels Network Angels, Tamkeen Capital, Assiut Angels, Kamelizer, KI Angels, EGYBAN, AUC Angels, HIMAngel, Jedar Capital). Ces quatre pays, de par la nature et le poids de leur économie, tiennent donc une place privilégiée dans cette région du monde. À noter toutefois la montée en puissance, dans la sphère francophone, du Sénégal avec Dakar Network Angels, Senegal Angels, Senegal Women's Investment Club, Women Investment Club Senegal etc ...) qui émaillent le territoire dakarois. Le pays de la Teranga semble avoir pris une longueur d’avance sur les autres nations dans cet espace géographique.


Extrait de la cartographie concernant le paysage de l'investissement individuel en Afrique (pays d'Afrique francophone / en partie francophone) — Crédit image : ©Briter Bridgers, ©ABAN


En second lieu, en règle générale presque partout dans le monde, les business angels ont tendance à investir dans des domaines qu’ils maîtrisent parfaitement, par rapport à l’expertise, les connaissances et l’expérience pratique qu’ils ont accumulées au cours de leur passé professionnel. Or les réseaux d’anges investisseurs en Afrique semblent plutôt privilégier la proximité géographique, afin d’entretenir des échanges réguliers et maintenir des liens forts avec des entrepreneurs proches de leur bases.


En guise de troisième remarque, on constate que les montants investis par un grand nombre de business angels sur le continent africain apparaissent relativement dérisoires. À titre de comparaison, le montant moyen d’un tour de table peut s’élever jusqu’à 1 000 000 dollars pour une start-up aux États-Unis ! De plus, une association américaine telle que l’ACA (Angel Capital Association) regorge en son sein près 14 000 investisseurs providentiels, répartis dans 250 groupes d’anges financiers, plateformes accréditées et family offices (contre seulement une centaine de réseaux de business angels répertoriés sur l’ensemble du continent africain). Pourtant, ce ne sont pas les investisseurs potentiels qui manquent en Afrique : Une étude de l'AfrAsia Bank Africa Wealth Report 2021 a dénombré 125 000 millionnaires HNWI ( High-Net-Worth-Individual ), c’est-dire des personnes disposant d'un patrimoine financier d'au moins 1 million de dollars américains hors résidence principale, 6200 multimillionnaires dotés d’un patrimoine financier d’au moins 10 millions de dollars, ainsi que 22 milliardaires vivant à travers le continent.


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En d’autres termes, les personnes fortunées, qui n’ont ni intégré des réseaux de business angels ou exercé le métier d'investisseur providentiel, disposent d’une surface financière assez suffisante pour, potentiellement, allouer de 5 à 15% de leur portefeuille d’investissement à des financements de startups prometteuses. Les détracteurs les plus virulents s'offusqueront, peut-être, du fait que le patriotisme économique soit quasiment inexistant dans certains pays d’Afrique. Mais dans le même temps, Il y a lieu de chercher ailleurs les causes du problème. D’une part, il existe encore très peu d’instruments et d’outils dédiés à l’éducation financière et, notamment, au capital-risque. De ce fait, la culture de l’investissement individuel n’est pas profondément ancrée dans les mentalités, au sein de cette catégorie de la population composée de particuliers à haut patrimoine. L'African Business Angels Network (ABAN) s'est d'ailleurs saisi de cette problématique pour mettre sur pied Catalytic Africa, une plateforme en ligne visant, entre autres, à renforcer le développement des réseaux d’anges financiers et augmenter le volume de leurs investissements dans les jeunes pousses africaines.


« Nous vous encourageons à vous inscrire dès à présent sur cette plateforme [ ... ]. Mais vous devez préalablement faire partie dun réseau de business angels. Par conséquent, si vous ne lêtes pas encore, n'hésitez pas à créer votre propre réseau dinvestisseurs providentiels ou rejoindre un réseau existant ; cela vous permettra d'être éligible à ce programme » explique Rebecca Enonchong, dans ses mots d'introduction prononcés lors de l’Africa Early Stage Investor Summit 2021.



Entre les lignes, il faut également mettre en exergue l’absence d’une véritable politique de la fiscalité du capital — se traduisant par des réductions d’imposition sur les plus-values à l’ensemble des apports en numéraire en faveur des startups, PME et grandes entreprises — à l’instar de ce qui est appliqué aux États-Unis, pays dans lequel les incitations fiscales ont permis de drainer massivement l’épargne des plus fortunés vers le financement des entreprises en démarrage.


Une analyse qui fait écho à une observation formulée par Joshua Murima, selon laquelle

« la plupart des anges financiers qui investissent dans les start-up africaines sont des membres de la diaspora basés aux USA, au Canada et au Royaume-Uni [ ....] . Les sources de financement, émanant d’investisseurs individuels locaux, sont peu nombreuses ».


Le panorama des business angels en Afrique "ABAN 2021 survey" révèle une autre faiblesse d’ordre structurel. L’insuffisance en nombre de réseaux d’investisseurs providentiels, dans la quasi-totalité des pays de la sphère francophone, peut engendrer une mauvaise articulation entre les principaux maillons de la chaîne de financement, que sont le capital-amorçage et le capital-développement. En d’autres termes, la possibilité d’une prise de relais par d’autres catégories d’intervenants, telles que des gros fonds d’investissement, afin de permettre aux startups locales d’obtenir des capitaux supplémentaires et accélérer ainsi leur croissance, est très faible.


Par Harley McKenson-Kenguéléwa