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Cryptomonnaie en Afrique : effet de mode ou véritable révolution financière ?

Dernière mise à jour : 4 avr.

Cryptomonnaie, cyberdevise, monnaie virtuelle, blockchain, Bitcoin, Initial Coin Offering (ICO) ... Ce jargon propre au lexique de la FinTech semble au premier abord faire entrer le monde dans une nouvelle ère de développement technologique et de changement concernant notre rapport à l’argent. Mais qu'en est-il réellement ? S'agit-il de la plus grande révolution financière depuis l'invention de la monnaie, dont l'Afrique pourrait tirer profit ? Décryptage.

Cryptomonnaie en Afrique : effet de mode ou véritable révolution financière ?

Malgré la complexité du sujet, la cryptomonnaie déchaîne les passions sur la planète entière et particulièrement sur le continent africain, quant à son intérêt, à ses applications pratiques ou aux critiques fréquemment formulées par ses détracteurs. Il faut dire que les termes « cryptomonnaie» et « blockchain » constituent des sésames qui s’avèrent payants pour les start-up, tant ils sont en vogue parmi les business angels en quête de nouvelles opportunités d’investissement à fort rendement.


N’ayant aucune forme physique — contrairement aux billets de banques et aux pièces — , cette monnaie virtuelle donne l’opportunité aux détenteurs de procéder à des paiements en ligne de biens, de services ou d’autres cryptodevises dans l'anonymat le plus complet via une technologie de stockage de données, la blockchain , réputée inviolable, fonctionnant sur le principe de la cryptographie qui va garantir la sécurisation, l'authenticité, la confidentialité et l’intégrité des échanges. Cette " chaîne de blocs " apparaît comme un gigantesque registre de transactions classées par ordre chronologique et la cryptomonnaie, en tant qu’unité de compte, va faciliter la transaction qui représente un " bloc " pour chacune d’entre elles.


En intégrant ces nouvelles technologies dans leur écosystème financier, quelques grandes métropoles sont devenues " crypto-friendly ". À Tokyo, des milliers de centres commerciaux acceptent les cryptomonnaies comme moyens de paiement. À San Francisco, de très nombreux hôtels et restaurants autorisent leurs clients à payer en bitcoin. À Dubaï, les autorités planchent sur un ambitieux projet de cyberdevise, baptisé " emCash ", qui permettra aux habitants de régler des frais de scolarité ou d’autres services publics. À Hong Kong, les ICO [Initial Coin Offering : Offre au Public de Cryptomonnaies, NDLR] 1, ont permis aux start-up innovantes en quête de financement de lever des milliards de dollars. Les villes de l’Etat de l’Ohio, aux Etats-Unis, permettent désormais aux entreprises de payer leurs impôts avec des crypto-actifs etc ....

Des incertitudes autour de l’identité du créateur de la première monnaie virtuelle

Un virtuose de l’informatique, connu sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto, serait à l’origine de la première cryptomonnaie, le Bitcoin, le 31 octobre 2008, dans un contexte où la spectaculaire faillite de la banque d’investissement américaine Lehman Brothers survenue un mois plus tôt avait jeté le discrédit sur tout le système financier international. Une information à prendre au conditionnel, car d’autres geeks revendiquent la paternité de ce système de paiement électronique et les rumeurs les plus folles continuent de circuler au sujet de son véritable concepteur. Aujourd’hui, le BitCoin fait des émules : le Ripple, le Cardano, le Litecoin, l’Ethereum, le Stellar etc... L'engouement est tel qu’une série américaine intitulée " startup " a souhaité donner ses lettres de noblesses à la fintech, mettant en valeur GenCoin , une cryptomonnaie lancée par trois personnages de fiction : une hackeuse d’origine cubaine, un ancien chef de gang américano-haïtien et un ex-banquier.

 

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L’Afrique n’est pas en reste. Le Nurucoin, première cryptomonnaie africaine, a été lancé par la start-up kenyane BlazeBay. Le Kobocoin, initié par l’entrepreneur nigerian Felix Onyemechi Ugoji vise l’ensemble des marchés africains. L’ AfroCoin, déjà côté sur 3 bourses d’échanges (Crex24, STEX, et Golix) aura pour vocation l’accélération des échanges intra-africains, selon ses concepteurs. Par ailleurs, plusieurs opérateurs interviennent autour de la cryptographie, notamment avec BitPesa au Kenya ou Chankura Crypto Exchange en Afrique du Sud, des plateformes destinées à offrir des services de transactions financières en utilisant le Bitcoin.

« Kobocoin est une monnaie digitale et un système de paiement semblable au Bitcoin, avec une touche africaine. Utilisée principalement au Nigeria comme moyen de paiement ».

Une technologie aussi prometteuse que controversée ou redoutée

Si la pénétration grandissante des cryptomonnaies facilite les usages dans les transactions financières avec des espoirs d’accélération de la numérisation de l’économie mondiale, certaines interrogations subsistent néanmoins sur la pertinence opérationnelle de ces offres technologiques et leur bien-fondé. Lors des Assises de la Transformation Digitale en Afrique (ATDA) qui se sont tenues sur cette thématique le 23 Novembre 2018 à l’Hôtel de l’Industrie de Paris, la plupart des intervenants ont exprimé leur convergence de vue sur le fait que les cyberdevises ne constituent pas une priorité pour le continent africain

Assises de la Transformation Digitale en Afrique (ATDA), le 23 Novembre 2018 à l'Hôtel de l'Industrie de Paris. De gauche à droite : Samira Khamlichi, PDG de Wafacach, Rambert Namy, vice-président exécutif conseil de Sofrecom, Diana Brondel, CEO de Xaalys et Touhami RABII, PDG de Gemadec. Crédits : ©CEO Afrique

« La cryptomonnaie peut représenter une opportunité. Mais est-ce vraiment la priorité du moment ? Sur le continent, il y a des enjeux beaucoup plus prééminents et des sujets plus importants à traiter. Je ne vois aucunement les cas d’usage dans lesquels la cryptomonnaie va devenir un facteur d’accélération et d’inclusion massive [ ... ] » explique Diana Brondel, CEO de Xaalys, une plateforme dédiée à l’éducation financière. La jeune femme entrepeneure franco-sénégalaise a tenu toutefois à faire le distinguo entre, d’une part, la cryptomonnaie qui ne doit pas figurer parmi les sujets du moment, et, d’autres part, la Blockchain aux applications professionnelles multiples - s’inscrivant en toute légitimité dans le débat public, à ses yeux - qui pourrait renforcer la sécurisation et l’authentification des identités numériques.

Rambert Namy, également speaker de l’ATDA et vice-président exécutif conseil de Sofrecom, une entreprise d’ingénierie spécialisée dans le domaine des télécommunications, abonde dans ce sens, notant « qu’il n’existe pas à l’heure actuelle des applications qui viennent préempter les grands sujets de transformation des paiements digitaux en Afrique ».

Parmi les autres panellistes, Samira Khamlichi, PDG de Wafacach, une entreprise de transfert d’argent implantée au Maroc, a mis davantage l’accent sur le décalage existant entre les avantages que procureraient ces moyens de paiement virtuels et les besoins réels des populations locales.

« Nous parlons de personnes, dont nombreuses d'entre elles ne sont ni bancarisées ou habituées à gérer efficacement le minimum d’argent qu’elles possèdent. Alors comment voulez-vous que nous leur parlions de

cryptomonnaie ? » constate t-elle

Des arguments qui, dans leur ensemble, sont susceptibles de conforter un bon nombre d’États africains dans leur volonté de juguler le développement pléthorique des cryptomonnaies. Des pays comme l'Algérie et le Maroc sont allés beaucoup plus loin en interdisant purement et simplement l’utilisation de devises virtuelles sur leur territoire. Les partisans d’un système monétaire cryptographique interpréteront sans doute ces interdictions comme la crainte des pouvoirs publics de voir s’opérer des changements colossaux dans le mode de fonctionnement des moyens de paiement au détriment des établissements financiers traditionnels, sans avoir la possibilité d’imposer un organe de contrôle de leur administration centrale. Mais force est de constater que le niveau d’inquiétude est même plus élevé en dehors

du continent africain parmi la quasi-totalité des banques centrales et des autorités boursières, mettant en avant les risques de hacking et de cyber-braquage, ainsi que ceux liés aux fluctuations rapides de la valeur de ces cryptomonnaies ou à l'absence de régulation.

Une belle carte à jouer pour l’Afrique ?

Nassym Louradi , initiateur du projet de cryptomonnaie " KDX "

Le durcissement de la législation sur les monnaies virtuelles en Algérie a amené Nassym Louradi , co-fondateur de KodePlay, à envisager de quitter son pays natal pour poursuivre ses activités au Kenya, une nation qui s’est déjà faite une place dans les technologies financières de pointe et qui est devenue le 5e pays au monde à posséder le plus de bitcoins, selon le dernier rapport de la " Citibank ". Nominé en 2018 par le magazine Forbes Afrique dans le classement " Top 30 des jeunes francophones de moins de 30 ans " qui dessinent l’avenir du continent, cet ancien étudiant en informatique & mathématiques estime, contrairement aux cryptosceptiques, que l’Afrique en général pourrait tirer parti de cette activité en devenir en se positionnant clairement en faveur d’une économie portée par les crypto-actifs.

 

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« La cryptomonnaie pourrait réduire de façon drastique les frais de transfert d’argent vers l’Afrique, ferait économiser de manière substantielle des devises étrangères dans le cadre d’importations en cas substitution du Bitcoin au dollar ou à l’euro comme nouvel ancre du commerce international, permettrait à des ressortissants de pays marqués par une hyperinflation galopante de sécuriser leur patrimoine [...] » argumente ce spécialiste de la blockchain.

Le développeur engage actuellement des travaux en vue du prochain lancement d’une nouvelle cryptomonnaie baptisée " KDX ", un moyen de paiement qui facilitera les transferts de fonds de la diaspora africaine vers l’ensemble du continent à moindre coût à travers d’une banque virtuelle, la " KD-Box ". Pour financer son projet, Nassym Louradi envisage d’ouvrir le capital sa start-up aux investisseurs par le biais de l’ICO [Initial Coin Offering : Offre au Public de Cryptomonnaies, NDLR] 1

Par ailleurs, la directrice générale du très sérieux Fonds Monétaire International (FMI), Christine Lagarde, concède volontiers qu’il faille prendre en compte ce nouvel écosystème crypto-financier.

La cryptomonnaie, une arme potentielle au cœur des stratégies géopolitiques des États africains ?

Depuis quelques temps, des débats enflammés d'un bout à l'autre des zones CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale) et UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine ) tournent autour de l'abandon du franc CFA, arrimé actuellement à l’euro selon une parité fixe, et nombreux sont ceux qui voient d’un bon œil le remplacement cette monnaie, symbole à leurs yeux de l’ingérence monétaire de la France, par une nouvelle cyberdevise.

 

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Les partisans les plus farouches d’une souveraineté monétaire pourraient surfer sur la vague de ces nouveaux moyens de paiement virtuels afin d’exiger des pouvoirs publics nationaux la mise en place de ‘crytomonnaies souveraines’, produites directement par les États, qui seraient par exemple indexées aux ressources minières des pays concernées, afin de leur garantir une certaine stabilité, contrairement au bitcoin qui demeure très volatil. Une initiative extrêmement périlleuse, si l’on prend en considération les risques potentiels de piratage des cryptoactifs qui mettent en exergue les lacunes de cybersécurité, la fragilité actuelle de la plupart des économies africaines appartenant à la zone franc et la réticence des partenaires commerciaux devant le fait poursuivre leurs transactions via cette éventuelle devise virtuelle. Une telle prise de décision en ce sens aurait une portée relevant davantage de la géopolitique que du domaine économique et financier — car elle signerait symboliquement l'acte de décès de la Françafrique — à moins que les États africains de la CEMAC et de l’UEMOA s’engagent rapidement à élaborer des politiques économiques volontaristes et cohérentes, des cadres juridique et réglementaires dignes de confiance autour des cryptomonnaies et des mécanismes de fonctionnement claires qui garantiraient une indexation de ces éventuels cyberdevises étatiques aux gisements miniers.

Notons au passage que l'instauration d'une cryptomonnaie étatique remettrait en cause même le principe sacro-saint de l'absence de contrôle centralisé chère à la philosophie de la blockchain ...

 

[1] ICO : Contrairement à l’IPO (Initial Public Offering : Offre au Public de Titres financiers) qui est un processus de levée de fonds en bourse extrêmement long et très encadré, l’ICO (Initial Coin Offering) permet d’effectuer des levées de fonds plus rapides et moins coûteuses, en échange de " tokens" ( des actifs numériques émis par l'organisation à l'origine de l'ICO ) .


 

Par Harley McKenson-Kenguéléwa

 

 

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