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À la croisée des chemins, l'industrie du jeu vidéo en Afrique cherche sa voie

Dernière mise à jour : 4 avr.


Les jeux vidéos connaissent un développement fulgurant en Afrique. Reste que la plupart des studios qui opèrent dans ce domaine ne sont pas encore rentables, d’où la nécessité d’élaborer un business model approprié, face aux enjeux socio-économiques du continent africain.

" L’industrie du Jeu vidéo en Afrique " : Tel a été le thème du webinaire organisé le 11 Mars dernier par "Share Africa" et modéré par Mohamed Zoghlami (Afric'Up, 3D Net Info, Africa in Colors), auquel ont participé Olivier Madiba (Kiro’o Games Studio), Désiré Koussawo (association Futurolan), Nousra Soulaimana (Gameloft) et Mickaël Newton (Ubisoft , association Loisirs Numérique).

Le webzine CEO Afrique, qui a visionné cette e-conférence, a donc dressé un état des lieux des jeux vidéo et identifié les perspectives de développement dans cette partie du monde.




Kiro’o Games Studio, Paradise Game, Bonobo, Masseka Game Studio ... On ne compte plus le nombre de studios de jeu vidéos dédiés au continent africain qui foisonnent un peu partout. Certes l’Afrique ne pèse pas lourd, les revenus générés sur le continent ne représentant qu’1% du chiffre d'affaires de l'industrie du jeu vidéo au niveau mondial. Toutefois, la croissance de cette industrie revient surtout à l’utilisation du mobile dont le taux de pénétration est très élevé.


« À la différence de ce qui se passe sur les autres continents, c’est le mobile gaming qui porte le développement du jeu vidéo en Afrique. On y recense à peu près 300 à 400 millions de joueurs qui jouent sur smartphone. Il faut savoir que la téléphonie fixe est peu utilisée, l'Afrique ayant sauté une étape technologique pour passer directement au digital. Les gens y possèdent deux, voire trois téléphones mobiles ! » rapporte Mohamed Zoghlami, co-fondateur d'Afric'Up et d'Africa in Colors, spécialiste des industries créatives.


Les développeurs africains ont donc compris la nécessité de créer des jeux destinés aux téléphones portables, au détriment des ordinateurs fixes ou des consoles classiques.

Cette croissance pourrait aussi tirer profit un dynamisme démographique, avec une forte proportion des jeunes au sein des différentes populations locales, d’autant plus que, selon les projections de l’Organisation des Nations Unies (ONU), plus de la moitié aura moins de 25 ans.


« [ ... ] L’Afrique, c’est à l’heure actuelle 800 millions de jeunes de moins de 25 ans. Cela constitue tout de même un vivier de clients potentiels que les grands éditeurs et studios n’ont pas encore eu l’occasion de prospecter, avec à la clé la possibilité pour de jeunes joueurs de débourser, ne serait-ce qu 1 euro par mois en mobile payment [ ... ]. La force de l’Afrique réside dans cette jeunesse » poursuit Mohamed Zoghlami.


 

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Ce qui était encore considéré une simple distraction pour enfants et adolescents introvertis est devenu aujourd'hui un véritable phénomène de société, avec en prime le développement d'un secteur à part entière et l'apparition d’expertises techniques en matière de conception de jeu. Le secteur se caractérise par une une myriade de petits acteurs, les poids lourds étant concentrés davantage en Afrique du Sud, avec Celestial Games, Free Lives, Nyamakop ou Triggerfish Animation Studios .


« Malheureusement, très peu de personnes connaissent l’écosystème du jeu vidéo en Afrique du Nord, déplore Mohamed Zoghlami. Pourtant, rien qu’en Tunisie, on dénombre une cinquantaine de startups qui travaillent dans les industries créatives numériques et le pays regorge en son sein l’un des studios d’animation les plus performants sur le continent [ ... ]. S’y trouve également "3D Net Info", la seule école d’Afrique francophone qui forme au métier du jeu vidéo — l’animation, la 3D, la réalité virtuelle, le design architectural, les effets spéciaux .... — et partenaire d’ Epic Games , une référence mondiale dans cette spécialité ».


L’Égypte et l’Afrique du Sud, les deux plus grands marchés du jeu vidéo en Afrique


Selon les données du portail Statistica, le Pays des Pharaons et la Nation arc-en-ciel dominent le marché du jeu vidéo, avec respectivement 293 millions de dollars US et 216 millions de dollars US de revenus générés en 2018, devançant largement le Maroc (129 millions de dollars US), talonné par le Nigéria (122 millions de dollars US) et l’Algérie (107 millions de dollars).

Les marchés tunisien, kényan et ghanéen, pourtant considérés comme parmi les plus dynamiques, n’ont engrangé respectivement que 45 millions de dollars US pour le premier, et 23 millions de dollars US pour chacun des deux autres, au cours de la même période.




Des jeux vidéo qui répondent à une quête identitaire et culturelle


Crédit photo : ©Kiro’o Games Studio

Dans un contexte de réappropriation culturelle, eu égard à la histoire douloureuse qu’a connu l’Afrique au fil des siècles — esclavage, colonisation ... — , la plupart des développeurs ont choisi de mette en scène de grandes figures historiques : des reines & rois, personnalités du messianisme, militants etc ... D’autres tablent sur la création des mondes imaginaires, teintés de mythes & légendes propres au continent, que l’on peut explorer sans limite.


 

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Parmi les concepteurs de jeux les plus aguerris, figure Olivier Madiba, co-fondateur de Kiro’o Games Studio, qui a mis sur pied " l'Héritage des Kori-Odan " dont l'action se situe dans la cité de Zama, où le personnage principal, Enzo Koni-Odan, s’attelle aux côtés de sa bien-aimée, Erine Evou, à reprendre son trône qui lui a été dépossédé par son beau-frère. Derrière le scénario du jeu, se posent des questions d'ordre existentiel : la recherche de son passé, la préservation des valeurs culturelles ou la renaissance. Selon Olivier Madiba, l’intérêt réside moins dans le récit proprement dit que dans l’évocation – consciente ou non – de valeurs fortes qui caractérisent un pays ou continent :


« [ ... ] Le Japon est associé au courage, aux Samouraïs. L’Europe maintient des valeurs telles que les droits de l’homme ou la liberté. L’Amérique est perçue comme le protecteur du monde. Mais lorsqu’on parle d’Afrique, c’est la misérabilité qui vient spontanément à l’esprit. Ce continent n’est jamais associé à quelque chose de positif » .


Par ailleurs, le trentenaire fustige l’incarnation de la plupart des super-héros par des personnages aux traits caucasiens dans l’univers du jeu vidéo, auxquels les jeunes africains ne peuvent aucunement s’identifier. Ce sont toutes ces observations qui ont sans doute contribué à la genèse de "l'Héritage des Kori-Odan".


Nousra Soulaimana, Senior Key Account Manager chez Gameloft, en charge du développement business dans toute la zone Afrique, donne pour sa part un avis plus nuancé:


« [ ...] Le sens de la communauté et l’entraide sont des valeurs qui viennent régulièrement à l’esprit lorsqu’on évoque l’Afrique [ ... ]. Ce sont des éléments qui peuvent être intégrés dans les scénarios des jeux vidéos en Afrique ».


Olivier Madiba ne souhaite pas pour autant réécrire l’Histoire africaine avec un grand "H", à travers le mobile gaming, sous forme d’uchronies.


« Il ne s’agit pas d’idéaliser un monde où les Noirs dominent les Blancs. L’idée n’est pas non plus de faire de l’Afrique un nouveau "New York" [ ... ]. Nous devons surtout regarder d'où nous venons, tirer les leçons de notre histoire pour bâtir un avenir meilleur » précise t-il.


En tout état de cause, le succès planétaire du film Black Panther et le royaume fictif de Wakanda ont insufflé aux gamers africains une certaine fierté de leurs origines et contribueront indéniablement à booster les industries créatives, tous secteurs confondus, sur le continent.

 

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Pour abonder dans ce sens, Mohamed Zoghlami estime que « la jeunesse africaine est en train de lutter contre ces stéréotypes et ces caricatures. C’est pourquoi de jeunes créateurs en BD émergent du côté anglophone, à l’instar de Leti Arts au Ghana, qui ont cette volonté de faire incarner des super-héros par des Noirs Africains ».



Identifier les leviers et les clés de développement d’un secteur relativement "balbutiant", par rapport au reste du monde


Si l’Afrique ne manque pas d’atouts que les décideurs politiques ont tout intérêt à valoriser, le continent a aussi des défis de taille à relever. Dans ce contexte d’opportunités et d’incertitudes, des questions se posent sur l’avenir de l’industrie du jeu vidéo sur le continent. En premier lieu, il convient de mettre l’accent sur la formation. Mais les rares écoles spécialisées dans ce domaine ont du pain sur la planche, car l’enjeu est surtout d’endiguer la fuite des cerveaux.


« [ ... ] J’ai pris part à l’encadrement de 15 jeunes au sein de SaphirProd, une société de production de jeu vidéo basée en Tunisie. Deux mois après, à l’issue de cette formation, ces jeunes sont partis s’installer aux États-Unis, au Canada, en Allemagne et dans les pays scandinaves, regrette Mohamed Zoghlami. Cela est d’autant plus frustrant, surtout lorsque l’on sait que les coûts d’une formation sont exorbitants ».


Mickaël Newton, chef de projet responsabilité sociétale à Ubisoft et président de l'association "Loisirs Numérique" met néanmoins en garde l’idée de tout focaliser sur la montée en compétences, étayant ses propos en s’appuyant sur le contexte hexagonal :


« [ ... ] En France, il y a beaucoup d’écoles privées qui forment aux métiers du jeu vidéo et fournissent un très grand nombre de candidats disponibles sur le marché de l’emploi. Or ce marché du travail n’a jamais été en mesure d'absorber totalement l'arrivée de ces diplômés qui sont contraints de tenter leur chance ailleurs que dans le pays où a eu lieu leur apprentissage. Le problème risque d'être similaire en Afrique, si l’on y reproduit le même schéma. L’idéal est d’instaurer un écosystème qui favoriserait directement la création d'entreprise dans le domaine du jeu vidéo » .


Autre défi de taille, la durée de vie des jeux vidéo, susceptible d’assurer la pérennité de l’entreprise. La création d’un jeu prend en moyenne six mois à un an et la capacité de production d’un studio doit permettre de sortir, immédiatement après, plusieurs nouveautés ou versions différentes dans un marché désormais hyperconcurrentiel, où la technologie évolue à la vitesse grand V. Un travail de titan qui, à lui seul, mobilise tout un bataillon dans l’effectif d’une société et engloutit généralement des sommes astronomiques destinées à couvrir les coûts de développement. Désiré Koussawo, expert de l'e-sport et président d’honneur de l'association Futurolan témoigne :


« La durée de vie d’un jeu vidéo varie entre de 6 mois, 1 an et 18 mois. Par la suite, il faut être capable de sortir un autre jeu dans la foulée, si l’on veut réussir à maintenir son chiffre d’affaires [ .... ]. Par contre dans l’ e-sport, le jeu, lorsqu’il est bien élaboré, est résilient ; son modèle économique permet de pérenniser son activité . Nul n’est contraint de "jeter" son jeu au bout d’un ou deux ans ».


Si l’on s’en tient au modèle économique similaire à ceux observés sur les autres continents — applications mobiles payantes, tarification liée à un abonnement téléphonique, options payantes etc .... — , là encore, il reste du chemin à faire, car peu de jeux africains sont rentables. Mohamed Zoghlami suggère une solution alternative :


« Une start-up tunisienne, WanaGames, a développé un modèle économique où l'on incruste de publicités de marques internationales à l’intérieur des jeux vidéo, jouant ainsi le rôle d’une agence de publicité [ ... ] » . Un modèle qui serait donc transposable aux autres pays d'Afrique, si l'on en croit son assertion.


Dans un tout autre registre, Désiré Koussawo évoque des problèmes liés à la propriété intellectuelle dans les pays d'Afrique. En effet, la création d’un jeu vidéo implique de collaborer et travailler en partenariat avec un large éventail d'intervenants. Plus les jeux sont complexifiés, plus les prestataires techniques spécialisés — game designers, game artists, programmeurs, graphistes etc... — sont grandement sollicités. En cas d'éventuels litiges portant sur des questions de propriété intellectuelle, que ce soit au niveau des droits d'auteurs, des dessins, du graphisme ou des droit des marques, les gérants de studio de jeu vidéo peuvent se retrouver rapidement en porte-à-faux, face à ces divers corps de métier. D'où la nécessité absolue de renforcer l’arsenal juridique, au sein duquel les prérogatives et responsabilités de chacun seraient clairement délimitées dans cette chaîne de valeurs.


 

Par Harley McKenson-Kenguéléwa




 

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