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EdTech en Afrique : Vers une révolution de l’Éducation sur le continent ?

Dernière mise à jour : 20 mai


Dans ce contexte de crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, un bon nombre d’écoliers, de collégiens, de lycéens et d’étudiants en Afrique ont été contraints de s’instruire, préparer leurs examens et réviser à distance, ce qui a donné une impulsion nouvelle à l’EdTech, un secteur désormais vital pour l'avenir de l’ensemble des pays du continent. Mais la mise en place d'une telle organisation virtuelle, sans salles de classe, peut avoir aussi ses limites.

" L'Afrique à l'ère des Edtech et du E-learning, quelles perspectives pour les systèmes éducatifs ? " : Tel a été le thème du webinaire organisé le 17 juin dernier par le magazine "CIO Mag", auquel ont participé Abossé Akue-Kpakpo (Directeur de l’Économie Numérique à la Commission de l’UEMOA), Adnane Ben Halima (Vice-Président en charge des relations publiques de Huawei Northern Africa), Salah Baïna (Chercheur et consultant en transformation digitale) et Trésor Bapre (Cofondateur de Sewelo Africa Digital Training) ; modéré par Mohamadou Diallo (Fondateur de CIO Mag).

Pour sa part, le webzine CEO Afrique, qui a visionné cette e-conférence, a décrypté les grands enjeux susceptibles d'avoir des effets positifs sur le rendement des systèmes éducatifs dans les pays d’Afrique, sur la base des témoignages des intervenants.




Lors de l’interruption des cours engendrée par le coronavirus, l'idée générale qui a prévalu a été d'assurer coûte que coûte la continuité des enseignements dans les écoles, collèges, lycées et universités sous de meilleurs auspices. De ce fait, qui aurait parié que les outils numériques seraient en train d’envahir et bouleverser profondément la sphère de l’enseignement et de la formation ? La plupart des entreprises du secteur ont su prendre intelligemment le virage du web et, plus que jamais, les étudiants, élèves et professeurs apprécient tout ce que l’EdtTech — secteur de l'économie au croisement des domaines de la technologie et de l’Éducation — leur propose : cours à distance, individualisation de l’apprentissage, développement de compétences techniques et professionnelles spécialisées, utilisation de l’intelligence artificielle et de l’Internet des objets etc...


Alors que le marché des technologies éducatives est en plein ébullition en Europe, la formule commence à faire des émules en Afrique. Les start-up qui y tirent leur épingle du jeu sont celles qui produisent des concepts à haute valeur ajoutée, qui se montrent extrêmement réactives face aux exigences du secteur et qui ont su adapter d'une manière sélective les grands progrès en matière d’innovation aux spécificités des systèmes éducatifs locaux. Au premier abord, le continent africain peut en effet se prévaloir de quelques belles réussites comme Watobe, Digemy, PataTutor, Extramarks, Turtlejar Tutors, ScholarX, Kidato ou l’une des dernières nées des dernières nées des jeunes pousses EdTech, Tootree.


 

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Trésor Bapre, co-fondateur de Sewelo Africa Digital Training, a également décidé de tirer parti de la technologie pour permettre aux utilisateurs de son produit d’atteindre une forme d’excellence en matière d’apprentissage, à travers le "micro learning" :


« [ ... ] Notre cerveau n’est pas conçu pour faire de l’apprentissage d’une durée de 15 heures ; il est fait pour apprendre par petites quantités, par petites bouchées de façon répétée : On appelle cela l'ancrage mémoriel. Plutôt que de rabâcher une leçon complexe et difficile d’un gros pavé de 3 heures en présentiel, le mieux serait de faire des petites séquences qui vont être répétées au fil du temps pour que les étudiants, apprenants et collaborateurs, soient vraiment en mesure d’intégrer de l'information et de la formation. C’est que nous faisons aujourd'hui chez Sewelo : Notre solution fournit du "Blending learning" [ combinant l’eLearning et le présentiel, NDLR], intégrant le "mobile learning "» explique le chef d’entreprise.



Il va également sans dire que le taux de pénétration internet mobile en Afrique y est pour beaucoup dans l’essor de l’EdTech.


« Notre continent n'est peut-être pas 100% connecté, mais passera le cap de 630 millions d'abonnés uniques sur les réseaux de téléphonie mobile d'ici 2025 [ ... ]. Les populations, vivant au cœur des villages possèdent déjà un smartphone. Nous pouvons le constater au quotidien, puisqu'on les retrouve sur Facebook, Instagram ou TikTok » poursuit Trésor Bapre.


Selon une étude de Partech Africa, les jeunes sociétés technologiques issues de l’EdTech en Afrique ont levé 39 millions de dollars US$ en 2020, représentant 3% de la totalité des levées de fonds effectués par l’ensemble des startups innovantes africaines, contre 25% pour la FinTech (356 millions de dollars US), 13% pour l’AgriTech (179 millions de dollars US), 10% pour les technologies off-grid (148 millions de dollars US) et 10% pour les HealthTech (141 millions de dollars US).

Certes, les chiffres liés à ces levées de fonds ont sensiblement régressé en 2020 par rapport aux deux années précédentes, soit 6,1% en 2019 ( 124 millions dollars US) et 2,7% en 2018 (32 millions dollars US). Mais il est fort à parier que la crise sanitaire accélérera de manière significative l’adoption de l'apprentissage en ligne et replacera très vite les start-up du secteur sous les feux des projecteurs, d’autant plus que Salah Baïna, consultant en transformation digitale, assure que ni les professeurs, ni les étudiants, ne reviendront à du 100 % présentiel :


« La formation, telle que nous l'avons connue jusqu'ici, n’a plus aucun sens. Des amphithéâtres pleins à craquer, remplis d’étudiants qui sont mal réveillés, ne relèvent plus de l'actualité. Ces derniers ne seront plus enclins à voir des professeurs s’exprimer dans un microphone pendant deux heures, alors que le distanciel leur a permis d’utiliser l’interactivité et d’accomplir beaucoup de choses en même temps pendant la pandémie de Covid-19 [ ...]. Le bouleversement du monde du travail sera identique à celui du système éducatif » prédit l’enseignant-chercheur.


 

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Des défis colossaux qui se présentent pour l’Afrique


Etant donné que les perspectives de la demande vont indéniablement connaître une embellie et que le continent africain va sans doute enregistrer une croissance de sa filière EdTech, il y a toutefois lieu de considérer que cet enthousiasme est à relativiser.


Tout d’abord, l’Afrique ne pèse pas lourd et représente un "nain" sur la scène mondiale, où les startups chinoises et américaines s’érigent en cheffes de file, s’accaparant ainsi près de 90 % des investissements dans les technologies de l’éducation, si l’on en croit les études faites séparément par le cabinet Metaari et la société de conseil Deloitte.


Ensuite, s’agissant de la contribution de l’EdTech à une meilleure égalité de l’accès à l’éducation, le continent doit faire face à ce qui relève de l'utopie et du vœu pieux, avec la cherté de la connexion Internet comme véritable goulot d'étranglement.


« [ ... ] Avoir un accès internet de bonne qualité peut représenter jusqu'à 60 % voire même 70% du SMIG. Le fait de gagner par exemple 60 000 francs CFA et de vouloir accéder à la fibre optique en déboursant 30000 Francs CFA relève de l’impossible » rapporte Abossé Akue-Kpakpo, directeur de l’Economie Numérique à la Commission de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine).


En troisième lieu, cette mutation numérique de l’EdTech va amener les consulats à s’interroger sur le bien-fondé de délivrer des visas. En période pré-Covid 19, les étudiants africains étaient déjà très limités dans leurs déplacements à l’international, eu égard au durcissement des procédures de délivrance concernant les permis de séjour, émanant notamment des représentations diplomatiques appartenant aux pays européens. Désormais, les consulats seraient tentés de ne plus délivrer ou reconduire des visas pour ceux dont les universités d’accueil dispenseraient des cours en ligne.


« [ ... ] On sait qu’ un certain nombre d'étudiants africains quittent chaque année le continent pour aller poursuivre leur cursus universitaire en Europe ou ailleurs. Mais l'impact de ce qu'on est en train de vivre aujourd’hui sur la mobilité internationale est beaucoup plus profond que l'on ne l'imagine. Du coup, qu'est ce qui empêcherait demain la France, la Belgique, l'Espagne ou les États-Unis de décider de ne plus donner de visa aux étudiants africains, étant donné que ces derniers ont désormais la possibilité de suivre des cours depuis chez eux ? » s’interroge Salah Baïna. Partant de ce constat, on peut considérer que le distanciel donnera l'occasion aux étudiants de jongler avec une dizaine de fuseaux horaires, de San Francisco à Shanghai, en passant par Londres, pour échanger en visio-conférence avec des enseignants chevronnés et expérimentés.


Par ailleurs, l’analyse des panélistes a permis de constater une très large convergence de vues selon laquelle le présentiel continuera à jouer un rôle d’une importance cruciale dans l’enseignement.


« Tout le monde n’est pas aussi à l’aise avec les outils de l’e-learning ; le risque de perdre la majeure partie de ses étudiants est grand, prévient Abossé Akue-Kpakpo. D’autre part, un documentaire diffusé en France montrait des étudiants en train de tomber en dépression, car ils n’étaient pas en mesure de suivre des cours en présentiel. Ils sont confinés tout le long de leurs études dans des chambres de bonne ; mais ils ont besoin d’en sortir car un enfermement permanent engendre du stress. Nul ne peut rester vivre dans un logement de 6 mètres carrés pendant neuf mois pour y suivre ses cours en ligne » .



Même son de cloche du côté de Fetah Ouzzani, consultant et professeur à ESCP Paris, qui apporte un regard extérieur sur la question :


« Un étudiant en psychologie peut suivre la majorité des cours à partir de chez lui. Mais un étudiant en médecine, en robotique ou en biologie qui manipule des machines extrêmement dangereuses — et qui coûtent plusieurs millions de dollars — ne peut pas le faire à partir de chez lui [ ... ]. Par ailleurs, les étudiants ne viennent pas chercher uniquement un enseignement dans un bâtiment ; ils souhaitent aussi à établir des relations constructives avec leurs pairs et leurs professeurs ; ils viennent s'imprégner de l’ambiance qui y règne » .


C'est aussi la forte conviction portée par Salah Baïna, s’appuyant sur son expérience d’enseignant :


« Une personne a la possibilité d’étudier la médecine en distanciel, affalée sur son canapé avec son ordinateur portable en main, écoutant son professeur et bénéficiant du replay, accessible 24 heures sur 24. Mais lorsqu’il s’agira aller effectuer une manipulation, une dissection ou une intervention dans un laboratoire, cela se passera forcément sur place à l'université » .


Reste le rôle des pouvoirs publics, en tant que facilitateur, constituant sans doute le maillon manquant nécessaire pour garantir un fonctionnement efficient des écosystèmes de l’enseignement dans les pays d'Afrique.


« La coopération entre le monde professionnel avec les universités reste le fruit d’initiatives indépendantes. Pour pouvoir garantir ce nouveau mode d'apprentissage de façon plus pérenne sur le long terme, l’implication de l’État doit être beaucoup plus palpable et institutionnalisée » recommande Adnane Ben Halima, vice-Président en charge des relations publiques de Huawei Northern Africa.


Sans oublier le rayonnement international qu’exercent une multitude d’universités et de grandes écoles américaines, européennes ou chinoises. Harvard, Wharton School, Massachusetts Institute of Technology (MIT), l’université Stanford , London Business School, l’ Université de Cambridge, l’université d'Oxford, HEC Business School, Tsinghua University — pour ne citer que celles-ci — continuent de faire rêver les étudiants africains qui se bousculent au portillon de ces établissements, sous peine de faire dévaloriser les diplômes délivrés localement sur le marché du travail.


« Le risque pour les universités africaines, c'est de se faire court-circuiter tout bêtement. Avec les moyens d'aujourd'hui, un étudiant a la possibilité de suivre des cours de médecine en ligne auprès d’une université européenne ou américaine. Par conséquent, il délaissera sans hésitation le diplôme national africain émanant de sa discipline, alors qu'en face, il pourra bénéficier d'un niveau d'enseignement supérieur de stature internationale qui lui offrira des perspectives beaucoup plus alléchantes. À partir du moment où la "cloudification" de l’enseignement fait qu'une université n'est rien d'autre qu'un portail éducatif, chacun choisira le meilleur portail éducatif et rien ne dit que c'est celui qui se trouve juste à côté de soi » analyse Salah Baïna.


Les systèmes éducatifs africains ont donc tout intérêt à rehausser très vite le niveau de leurs formations, de compétences et de reconnaissance professionnelle afin de pouvoir rivaliser à armes égales avec les meilleurs au monde.


 

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Par Harley McKenson-Kenguéléwa


 

 

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