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Myriame Angelinah : de Madagascar à l’international, le pari d’une entrepreneure sur les talents tech africains

il y a 1 jour
16 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 8 heures


À tout juste 24 ans, cette ingénieure de formation mise sur les compétences des développeurs malgaches pour bâtir une entreprise tournée vers l’international. Après avoir conquis le marché national, la fondatrice de Code-Talent veut désormais accélérer son développement depuis Montréal et faire de la société un acteur de référence de l’accès aux talents technologiques africains. Reste à transformer cette ambition en croissance pérenne, dans un secteur où la confiance, la qualité des compétences et la capacité à changer d’échelle sont déterminantes. CEO Afrique est allé à la rencontre de cette jeune dirigeante, dont le parcours témoigne déjà d’une ambition affirmée et d’une expérience construite sur le terrain.


Myriame Angelinah

Crédit photo : ©UR PHOTOGRAPHE


Nous sommes en 2023, à Madagascar, au sein d’une structure d’accompagnement qui accueille des porteurs de projet. Une jeune entrepreneure prend place parmi les participants d’un programme d’incubation soutenu par la Banque mondiale. Autour d’elle, des profils de 30 à 50 ans, certains novices, d’autres forts de plusieurs années d’expérience dans le monde des affaires. Myriame Angelinah, qui n’a pas encore 21 ans à ce moment-là,  est loin d’être la plus âgée des participants. Sa présence ne va pourtant pas de soi aux yeux de tout le monde. Une personne dans l'assistance lui pose une question : « Vous êtes venue accompagner quelqu’un ? ».


Pourtant, Myriame est venue pour travailler sur son propre projet. À cet instant, elle doit faire face à un doute qu’elle connaît bien : celui que peut susciter une jeune femme qui entreprend alors qu’elle n’a pas encore l’âge habituellement associé à la direction d’une entreprise. Elle choisit de ne pas se laisser arrêter et veut, au contraire, prouver qu’elle mérite sa place, quitte à en faire toujours davantage. Avant même de participer à ces ateliers, elle avait déjà pris l’habitude de gérer seule les multiples tâches nécessaires au développement de son entreprise : la prospection commerciale, le recrutement, les contrats, la comptabilité et le suivi des clients. Durant ce programme d’accompagnement, elle continue de fonctionner de la même manière. Les journées s’allongent, la fatigue s’accumule et, malgré les efforts consentis, la croissance ne suit pas. C’est un mentor qui l’aide à prendre du recul, avec une phrase qui déplace le problème : « Tu n’as pas besoin de tout assumer toute seule pour prouver que tu mérites ta place ».


Apprendre à déléguer, à faire confiance et à s’entourer devient alors une étape déterminante de son parcours entrepreneurial. Une évolution qui éclaire le développement de Code Talent, une entreprise fondée pour rapprocher les développeurs malgaches des entreprises internationales en quête de compétences technologiques, construite à la force du poignet, grâce à l’opiniâtreté, au dévouement  et la conviction de pouvoir réussir. « Dans les semaines qui ont suivi, j’ai commencé à constituer une équipe. C’est à partir de là que Code-Talent a véritablement décollé. Aujourd’hui, l’entreprise a créé 58 emplois, dont 26 % occupés par des femmes. À mes côtés, une équipe interne assure désormais les principales fonctions de l’entreprise. La direction des opérations coordonne au quotidien les clients, les talents et les équipes. La gestion de projet veille au bon déroulement des missions et accompagne les développeurs tout au long de leur collaboration avec les entreprises clientes. L’administration et la comptabilité prennent en charge la facturation, les contrats et les questions de conformité. Rien de tout cela n’aurait été possible si j’avais continué à vouloir tout gérer seule, concède-t-elle. Pour ma part, en tant que fondatrice et CEO, je reste directement impliquée dans la définition de la stratégie, le développement commercial à l’international et la création de partenariats ».


Car il s’agit dorénavant de bâtir une organisation qui permettra aux talents locaux d’accéder durablement aux opportunités sur le marché mondial. « Code Talent accompagne les entreprises qui souhaitent intégrer rapidement le développeur le mieux adapté à leur projet. Nous sélectionnons des profils francophones, principalement à Madagascar, pour les intégrer aux équipes de clients en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et aux Émirats arabes unis. Nos clients sont principalement des start-up et des PME de moins de cinquante personnes, mais aussi des agences digitales, des ESN et de plus en plus de cabinets qui veulent automatiser leurs processus. Notre conviction est simple : le talent n’a pas de frontières. Ces entreprises font généralement appel à nous lorsque leur croissance s’accélère et que leurs besoins techniques deviennent plus pressants : un calendrier de développement qui prend du retard, une équipe débordée ou un recrutement qui s’éternise. À ce stade, elles ne peuvent plus se permettre de perdre du temps ni de faire le mauvais choix », poursuit-elle.


De Mirror à Code-Talent, le déclic entrepreneurial


Titulaire d’un bachelor en Software Engineering (génie logiciel) obtenu au CNTEMAD à Madagascar, Myriame Angelinah Andriamampianina  — de son nom complet —  n’est pas arrivée au recrutement de développeurs par hasard. Avant de fonder Code-Talent, elle cherchait déjà à répondre à une question simple : où se trouvent les développeurs malgaches, et pourquoi restent-ils si souvent à l’écart des opportunités internationales. «  J’étais développeuse avant de me lancer dans le recrutement, rappelle- t-elle. Je sais ce que représente le fait d’avoir des compétences sans avoir encore eu l’occasion de les démontrer. Puis, en recrutant pendant plusieurs années des développeurs pour des entreprises internationales, j’ai découvert les deux facettes du problème : en Europe et au Canada, des entreprises peinaient parfois pendant des mois à trouver le bon profil, tandis qu’à Madagascar, des développeurs talentueux, francophones et bien formés restaient en marge de ces opportunités, faute d’être repérés ».


 Crédit photo : ©UR PHOTOGRAPHE

Sa première réponse prend la forme de "Mirror", un projet conçu pour recenser les compétences disponibles dans le pays et leur donner davantage de visibilité. En explorant cet univers, elle découvre des profils variés : des diplômés en informatique, des développeurs autodidactes, d’autres qui ont déjà plusieurs années d’expérience. Certains maîtrisent le français et possèdent les compétences techniques recherchées par les entreprises étrangères, mais peinent à accéder à ces dernières. Encore faut-il comprendre les attentes du client, évaluer les compétences, organiser la collaboration et instaurer la confiance. « Beaucoup avaient déjà un niveau de compétences comparable à celui recherché à l’international, mais n’avaient pas accès aux entreprises étrangères. J’ai alors compris que rendre ces talents visibles ne suffisait pas : il fallait aussi les accompagner jusqu’aux opportunités professionnelles », réalise Myriame Angelinah.


Une expérience professionnelle chez GetHumanCall lui permet d’aborder l’autre versant du problème. Au contact d’activités tournées vers des clients internationaux, Myriame Angelinah se familiarise avec les exigences commerciales, le recrutement et le marketing,  découvrant notamment l’importance accordée à la réactivité, à la transparence et à la fiabilité dans la relation avec un prestataire ou un partenaire distant. Des attentes qui dépassent largement la seule maîtrise du code. C’est à la rencontre de ces deux réalités que prend véritablement forme le projet Code-Talent. Myriame Angelinah raconte avoir été frappée par deux situations presque opposées : « Le déclic est venu un jour où un client européen m’a appelée, à bout de patience. Cela faisait quatre mois qu’il cherchait un développeur, son projet prenait du retard et il était prêt à payer n’importe quel prix pour trouver le bon profil. Le même après-midi, j’ai reçu un message d’un jeune développeur malgache que je suivais depuis longtemps. Brillant, francophone et autodidacte, il ne trouvait aucune opportunité à la hauteur de ses compétences. Entre ces deux situations, j’ai compris que le problème ne venait ni d’un manque de talents ni d’une absence de demande, mais de la difficulté à mettre les deux en relation ».


Code-Talent : simplifier le recrutement des développeurs


Lorsqu’une entreprise peine à recruter un développeur, le problème ne se limite pas toujours à trouver un candidat compétent. Il faut aussi s’assurer que celui-ci maîtrise les technologies recherchées, comprend les objectifs du projet et pourra s’intégrer à l’équipe existante. Pour une jeune entreprise dont la feuille de route prend du retard, plusieurs semaines de recherche infructueuse peuvent finir par coûter cher. C’est sur cette difficulté que Myriame Angelinah entend positionner Code Talent.


Fondée pour rapprocher les développeurs malgaches des entreprises internationales, la société propose une formule qui emprunte à deux modèles connus : le recrutement spécialisé et l’externalisation informatique, ou "outsourcing". Le premier repose sur la recherche et la sélection d’un profil adapté à un poste. Le second permet à une entreprise de confier certaines ressources ou activités à un prestataire extérieur. Code Talent cherche à combiner les avantages des deux, sans que le développeur soit cantonné au rôle d’intervenant distant chargé d’exécuter une liste de tâches. Code-Talent désigne cette formule sous le nom de "Recruitment-as-a-Service", que l’on peut traduire par "recrutement en tant que service". Concrètement, le client expose ses besoins, ses contraintes techniques et les objectifs de son projet. Code Talent recherche ensuite des profils correspondant à cette demande, les soumet à une évaluation technique et organise leur présentation au client. Les premiers profils testés peuvent être présentés dans un délai de 48 heures à cinq jours. Ce délai concerne la présentation des candidats, et non nécessairement le démarrage effectif de la mission.


Crédit photo : ©UR PHOTOGRAPHE

La décision finale appartient au client, qui peut échanger avec les candidats avant de retenir celui qui lui convient. Une fois la collaboration engagée, le développeur rejoint l’équipe comme un membre à part entière : il utilise les outils de travail de l’entreprise, participe aux échanges et aux réunions de projet et contribue au développement du produit. Le code source et les environnements de travail restent sous le contrôle du client, selon le dispositif décrit par la fondatrice. Cette organisation modifie la nature de la relation. « Une agence d’outsourcing classique vend des heures de travail : elle fournit une ressource, et la relation s’arrête souvent là. Chez Code Talent, nous cherchons à garantir la réussite du projet. Nos développeurs sont sélectionnés pour un client précis, intégrés à leurs équipes, et nous restons présents tout au long de la mission, avec un suivi régulier et une garantie de remplacement de trois mois », assure Myriame Angelinah. Ce mécanisme vise à limiter les conséquences d’une erreur de recrutement, même s’il ne supprime ni les coûts d’intégration ni les risques liés à une collaboration qui ne fonctionnerait pas. La fondatrice indique aussi que des bureaux dédiés peuvent être mis à disposition pour certaines missions nécessitant un environnement de travail spécifique ou confidentiel.


Le modèle économique repose principalement sur un tarif journalier, qui varie selon le profil recherché et son niveau d’expertise. Le client paie ainsi pour la ressource mobilisée, mais aussi, dans le dispositif proposé, pour la sélection, la gestion administrative et l’accompagnement de la mission. De son côté, Code Talent rémunère le développeur et couvre les coûts associés au service. L’écart entre le montant facturé au client et les coûts supportés constitue la base de sa marge. L’équilibre économique dépend donc de plusieurs facteurs : le prix accepté par le client, la rémunération du développeur, le temps consacré au recrutement et au suivi, ainsi que la capacité de l’entreprise à maintenir une activité suffisamment régulière.


Myriame Angelinah revendique un positionnement premium : « Nous avons fait le choix de la qualité  de la sélection et de l’accompagnement, plutôt que le volume de profils placés. Au-delà même de la maîtrise du langage informatique, un développeur doit aussi savoir comprendre les enjeux du projet, proposer des solutions et continuer à apprendre, notamment dans un secteur du coding et de la programmation transformé par l’intelligence artificielle », insiste-t-elle. La cheffe d’entreprise défend également le principe d’une rémunération à la hauteur des compétences, qu’elle considère comme une condition de l’engagement et de la stabilité des développeurs. La société Code-Talent affirme par ailleurs s’appuyer sur un cadre de sécurité certifié ISO 27001. Cette référence, qui concerne les systèmes de management de la sécurité de l’information, constitue un argument commercial de poids auprès de clients qui confient à des collaborateurs distants l’accès à leurs outils et à leurs projets. L’entreprise propose aussi, pour certains métiers du numérique comme le design, des formules d’abonnement mensuel. Cette diversification permet à l’entreprise de répondre à des besoins qui ne prennent pas toujours la forme d’un recrutement technique classique, notamment chez les petites entreprises qui souhaitent renforcer progressivement leurs capacités numériques.


Reste une question centrale : comment concilier la flexibilité promise au client avec la stabilité recherchée par le développeur ? Pour l’entreprise cliente, pouvoir mobiliser un profil en fonction de l’évolution de ses besoins peut éviter de recruter trop vite ou de s’engager sur des ressources qu’elle ne pourra pas maintenir. Pour le talent, en revanche, la fin d’une mission peut créer une période d’incertitude. « Une fois l’ensemble des tâches terminées, nous cherchons à repositionner le développeur sur un autre projet. L’objectif est de concilier la flexibilité des entreprises avec la continuité des parcours professionnels », explique Myriame Angelinah . La portée de cette protection dépend toutefois du volume de missions disponibles et de la capacité de la société à faire correspondre rapidement les compétences aux nouvelles demandes.


Sélectionner les bons profils, accompagner leur progression


La sélection des candidats constitue une étape déterminante. Au-delà de l’examen des parcours et des expériences, l’entreprise s’appuie sur des évaluations techniques, des entretiens avec des développeurs seniors et des mises en situation destinées à apprécier la capacité des candidats à résoudre des problèmes concrets.  Cette exigence répond à une réalité du recrutement technologique : deux développeurs maîtrisant les mêmes langages de programmation ne sont pas nécessairement interchangeables. L’expérience d’un secteur, la compréhension des contraintes d’un produit, l’autonomie et la capacité à collaborer avec une équipe peuvent peser autant que la maîtrise d’un outil particulier. « Notre travail de sélection commence bien avant le recrutement. Nous ne considérons pas les développeurs comme de simples profils à placer, mais comme une communauté que nous souhaitons accompagner et faire grandir. Nous avons ainsi constitué, à partir de zéro, un réseau d’environ 5 000 développeurs. Pour le développer, nous soutenons notamment des bourses d’études destinées aux femmes dans la tech, sponsorisons des hackathons et des événements comme le DevFest, organisé avec le Google Developer Group Madagascar, et participons à des initiatives autour de l’École 42. Nous organisons également des webinaires gratuits. Cet engagement nous permet de tisser des liens avec les talents au fil du temps et de mieux connaître leurs compétences, au-delà de ce qu’un Curriculum Vitae peut révéler ».


Mais cette exigence de qualité se heurte à un autre défi : un secteur technologique en pleine évolution, où l’intelligence artificielle modifie déjà les méthodes de travail et les attentes des entreprises. L’essor des outils capables de générer du code ne supprime pas le besoin de développeurs ; il déplace en fait une partie de la valeur vers d’autres compétences : savoir formuler un problème, choisir la bonne architecture, vérifier les résultats produits par les outils d’IA, intégrer différentes solutions et garantir la fiabilité de l’ensemble. « Auparavant, nos clients recherchaient avant tout des développeurs capables de coder. Aujourd’hui, ils attendent aussi d’eux qu’ils sachent exploiter l’intelligence artificielle pour améliorer leurs produits. La demande évolue : il ne s’agit plus seulement de maîtriser la programmation, mais aussi de savoir travailler avec des outils capables de générer du code, d’automatiser des processus et d’intégrer des solutions d’IA dans des applications existantes. Les compétences liées à l’intelligence artificielle occupent ainsi une place croissante dans les demandes de nos clients, et cette partie de notre activité se développe de mois en mois. Nous voyons également apparaître de nouveaux profils, comme les tech leads assistés par l’IA ou les vibe coders, qui prennent une place grandissante dans notre offre », rapporte Myriame Angelinah.


La jeune dirigeante voit dans cette évolution une opportunité pour les développeurs malgaches. « Mais pour en tirer parti, ils doivent continuer à se former, maîtriser les outils et être capables de les intégrer à des projets concrets ». Les besoins exprimés par les clients portent également sur l’intégration de modèles d’intelligence artificielle dans l’automatisation de tâches répétitives, la conception d’agents capables d’exécuter certaines opérations et le traitement des données. Autant de domaines dans lesquels les développeurs doivent associer leurs bases techniques à une compréhension plus large des usages et des objectifs de l’entreprise.  


Madagascar, un vivier de compétences encore sous-exploitées


Dans un marché où le recours à des développeurs à distance reste parfois associé à la recherche de coûts plus faibles, la fondatrice de Code Talent défend une autre approche : faire du niveau technique, de la capacité d’adaptation et de l’intégration aux équipes les premiers critères de choix. Les profils que son entreprise sélectionne interviennent dans des domaines variés, du développement web et mobile aux applications métier, en passant par l’intégration de solutions d’intelligence artificielle et l’automatisation de tâches. Bon nombre de développeurs disposent d’une expérience comparable à celle de professionnels recrutés directement sur les marchés européens. « Un client choisit un développeur malgache pour ses compétences, sa capacité à travailler avec une équipe internationale et son engagement dans le projet — et non simplement parce qu’il coûte moins cher — . Le coût peut être un avantage, mais il ne doit pas être le principal argument », martèle-t-elle. Et d’ajouter : « Beaucoup de nos talents se sont formés en partie en autodidactes, ce qui leur a appris à s’adapter et à acquérir rapidement de nouvelles compétences. Ils interviennent sur des projets variés, du développement web et mobile aux applications métier, en passant par l’intégration de solutions d’intelligence artificielle et l’automatisation. En 2023, par exemple, nous avons présenté à un grand groupe français un développeur spécialisé en Ruby on Rails, fort de douze ans d’expérience. L’entreprise cherchait depuis plusieurs mois un profil correspondant à ses besoins sans parvenir à le trouver ».


Crédit photo : ©UR PHOTOGRAPHE

Madagascar dispose de plusieurs atouts pour faciliter ces collaborations. Le français y est une langue de travail pour une partie des professionnels, tandis que certains développeurs maîtrisent également l’anglais technique. Cette combinaison peut faciliter les échanges avec des entreprises francophones, notamment en France, en Belgique, en Suisse et au Canada. La proximité horaire constitue un autre avantage : Madagascar a deux heures d’avance sur Paris en hiver et une heure en été. Les développeurs peuvent ainsi participer aux réunions quotidiennes, aux revues de code et aux échanges nécessaires au suivi d’un projet sans décalage horaire important. Cette proximité ne se limite pas aux horaires. Le modèle défendu par Myriame Angelinah repose également sur une intégration directe des développeurs aux équipes clientes : « Avant, l’outsourcing fonctionnait souvent comme une boîte noire : le client envoyait un cahier des charges, puis attendait le résultat. Chez Code Talent, le développeur rejoint directement l’équipe du client, participe aux réunions et aux décisions du projet. Nous voulons passer de la simple sous-traitance à une véritable intégration ».


La fondatrice évoque aussi le "fihavanana", une valeur malgache qu’elle associe aux liens entre les personnes, au respect et à la solidarité. À ses yeux, cette référence culturelle peut nourrir une manière de travailler fondée sur l’engagement collectif. Elle ne saurait toutefois résumer à elle seule les pratiques de tous les développeurs du pays : la qualité d’une collaboration dépend aussi des expériences individuelles, des conditions de travail, du management et des exigences propres à chaque projet.


Il convient de noter que le projet de Myriame Angelinah s’inscrit dans un mouvement plus large : celui du développement des services numériques exportés depuis Madagascar. Le pays dispose déjà d’un secteur de l’externalisation qui ne se limite pas aux centres d’appels. Selon des données du ministère malgache chargé du numérique (MNDPT), relayées en octobre 2023, environ 230 entreprises opéraient dans le BPO [ Business Process Outsourcing ; en français : externalisation des processus métier, NDLR ], pour quelque 15 000 emplois. Le traitement de données informatiques représentait alors une part importante de ces activités, aux côtés de la relation client.


Les estimations plus anciennes donnent une autre mesure du potentiel du secteur. La Société financière internationale, branche du Groupe de la Banque mondiale tournée vers le secteur privé, a notamment évoqué un potentiel de 100 000 emplois à l’horizon 2030. Ce chiffre reste une projection, et les estimations disponibles varient selon le périmètre retenu, témoignant néanmoins de l’ambition associée à l’externalisation, sans préjuger du rythme auquel ces emplois pourraient effectivement être créés. Le marché des services numériques dépasse par ailleurs le seul BPO. Selon les données de la Banque mondiale issues des statistiques de balance des paiements du FMI, les exportations malgaches de services liés aux technologies de l’information et de la communication ont atteint environ 353 millions de dollars en 2025. Cet indicateur englobe toutefois un ensemble de services plus large que l’externalisation et le recrutement de développeurs.


Pour Myriame Angelinah, la question des talents malgaches se pose surtout en amont, sur les bancs des établissements d’enseignement supérieur, là où se construisent les compétences et où se joue une partie de l’accès des jeunes diplômés au marché du travail.



Hasina Rakotonirainy, directeur de l’École de management et d’innovation technologique (EMIT) de l’Université de Fianarantsoa, aux côtés de Myriame Angelinah, lors de la signature d’un partenariat entre l’EMIT et Code Talent. Crédit photo : ©EMIT , ©Code-Talent.


C’est dans cette perspective que Code Talent a noué des partenariats avec trois établissements malgaches : l’École de management et d’innovation technologique (EMIT), à Fianarantsoa, l’Institut national supérieur d’informatique (INSI), à Antananarivo, et la Haute École d’Informatique (HEI). « Avec l’EMIT de Fianarantsoa, nous finançons chaque année la scolarité d’une étudiante en informatique, afin de soutenir la formation des femmes dans la tech et de favoriser leur accès à l’emploi. À l’INSI d’Antananarivo, nous organisons des webinaires à destination des étudiants et accueillons chaque année un alternant issu de l’établissement. Enfin, avec la Haute École d’Informatique (HEI), nous contribuons à la professionnalisation des étudiants en accueillant des stagiaires au sein de notre structure. Pour Code Talent, ces liens avec les établissements constituent un moyen de rester en contact avec les nouvelles générations de développeurs et de mieux comprendre les compétences qui se construisent sur le terrain.


De l’Afrique au Canada : changer d’échelle sans perdre ses racines


Montréal. Crédit photo : ©johnerickvs

Au courant de l'année 2025, Myriame Angelinah se rend à Montréal avec deux valises, un billet aller simple et un projet entrepreneurial à développer sur le continent nord-américain. Ne connaissant personne sur place, la fondatrice de Code Talent entend ouvrir de nouvelles perspectives à l’entreprise qu’elle a bâtie à Madagascar. À son arrivée, le passage à l’immigration prend une tournure inattendue. Les autorités s’interrogent sur ses responsabilités réelles à la tête de Code Talent et sur la réalité de son activité. La cheffe d’entreprise répond à plusieurs questions concernant ses clients, ses revenus et son équipe, avant d’être conduite dans une salle séparée. L’attente se prolonge pendant plusieurs heures, le temps que des vérifications soient effectuées. Elle finit par être autorisée à entrer au Canada. « Ce jour-là, j’ai compris que mon ambition ne se limitait plus à placer des développeurs auprès d’entreprises internationales. J’avais décidé de contribuer à changer le regard porté sur les talents africains. Même si les agents de l’immigration canadienne avaient finalement accepté mes explications, cette épreuve a renforcé ma détermination. Je me suis alors promis de bâtir une entreprise dont la crédibilité et les résultats ne laisseraient plus de place au doute  », médite t-elle. Cette expérience lui rappelle une difficulté à laquelle elle estime être confrontée dans son activité : convaincre des interlocuteurs de la crédibilité d’une jeune entreprise malgache tournée vers l’international. Dans le recrutement technologique, la confiance se construit à partir de références, de résultats, de procédures et de la capacité à tenir ses engagements.


Le choix de Montréal s’inscrit dans cette logique de développement. Le Canada figure déjà parmi les marchés auxquels Code Talent souhaite proposer ses développeurs, aux côtés de la France, de la Belgique, de la Suisse et des Émirats arabes unis. Une implantation locale pourrait faciliter les échanges avec les entreprises canadiennes, renforcer la proximité commerciale et donner à la société un point d’appui supplémentaire pour développer son portefeuille de clients. Encore faut-il transformer cette présence en activité pérenne : l’ouverture d’un marché suppose de nouer des partenariats, de gagner de nouveaux clients et de démontrer que le modèle peut répondre à leurs attentes.


Crédit photo : ©UR PHOTOGRAPHE

Pour autant, l’ouverture à l’international ne signifie pas, dans le projet défendu par Myriame Angelinah, tourner le dos à Madagascar. C’est au contraire le vivier de compétences malgaches qui a permis à Code Talent de construire sa proposition de valeur. La fondatrice veut contribuer à faire reconnaître ces professionnels au-delà des frontières et à leur donner accès à des projets auxquels ils n’auraient pas nécessairement pu prétendre par les voies de recrutement classiques: « Pour nos clients canadiens, notre présence au Québec signifie qu’ils peuvent travailler avec une entreprise établie localement, soumise au droit québécois et canadien, et disposer d’un interlocuteur sur place. Pour nos développeurs malgaches, c’est l’accès à un nouveau marché francophone, porteur d’opportunités et confronté à des besoins importants en compétences technologiques. Au-delà de ces avantages commerciaux, cette implantation montre qu’une entreprise née à Madagascar peut se développer jusqu’en Amérique du Nord et faire rayonner les talents du pays à l’international. En venant moi-même m’installer à Montréal, j’ai souhaité que Code Talent puisse, elle aussi, élargir ses horizons et ouvrir de nouvelles portes aux développeurs malgaches », s'enthousiasme-t-elle.


Entre Montréal et Madagascar, puis peut-être demain d’autres pays africains, Code Talent cherche à concilier deux mouvements : se rapprocher des clients internationaux et maintenir un ancrage dans les communautés de développeurs qu’elle entend accompagner. La réussite de cette stratégie se mesurera à la capacité de l’entreprise à transformer son ambition en contrats pérennes, en emplois pérennes et en possibilités de progression pour les talents. Un objectif ambitieux, qui pourrait faire du parcours de Myriame Angelinah une réussite emblématique de l’entrepreneuriat malgache.



Harley McKenson-Kenguéléwa



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