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Le Nigeria : un Eldorado économique, au défi de ses fragilités structurelles

Dernière mise à jour : 20 mai


Fort de son PIB établi comme le plus élevé en Afrique, le Nigeria pèse de plus en plus lourd dans l'économie du continent et est devenu au fil du temps un lieu incontournable pour faire du business. Cependant, créer ou développer une entreprise dans ce pays anglophone de la sous-région ouest-africaine n’est pas un long fleuve tranquille, ce qui a le mérite de mettre en exergue plusieurs fragilités de l’ économie nigériane.

"Nigéria - Contexte économique & challenges" et "Secteurs porteurs et implantation" : Tels ont été les deux thèmes du webinaire organisé le 6 Juillet dernier par "Business France" — l’agence chargée du développement international des entreprises françaises — auxquels ont participé S.E Jérome Pasquier (Ambassadeur de France au Nigeria), S.E, Kayodé Ibrahim Laro (Ambassadeur du Nigeria en France), Dr Ibukun Awosika (Fondatrice de Chair Center Group), Pascal Furth (Chef du service économique régional à l’Ambassade de France au Nigeria), Jean Haas (Directeur général du cabinet de Consulting "Relais International" et secrétaire général du Conseil d’affaires France-Nigeria), Mounir Alhoz (directeur du bureau de Business France au Nigéria) et Uhabia Ojike, Managing patner au bureau de Mazars, au Nigeria) ; modéré par Arnaud Fleury (journaliste économique).

Le webzine CEO Afrique, qui a visionné cette e-conférence, explique en quoi la première puissance économique africaine est un pays attractif pour les investisseurs et énumère les goulets d’étranglement qui entravent l’amélioration du climat des affaires, sur la base du témoignage des intervenants.


Lagos, capitale économique du Nigeria



« Je ne vois pas comment on peut avoir raisonnablement prévu de s’implanter en Afrique, sans manifester une volonté de présence d’une façon ou d’une autre au Nigeria, le plus grand pays d’Afrique par sa population et peut-être aussi le plus dynamique » .


Ces mots prononcés par S.E Jérome Pasquier, ambassadeur de France au Nigeria, résument à eux seuls la philosophie d’intervention de l’Hexagone à l’égard de ce géant d'Afrique, en matière de commerce international et de diplomatie économique, un pays que nul ne peut ignorer, surtout lorsque l’on considère que, non seulement le Nigeria est la première économie africaine ; mais la ville de Lagos, c’est aussi l’équivalent « du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et du Cameroun réunis en termes de PIB, avec un dynamisme qui irrigue la totalité de la sous-région » selon les propos tenus par Pascal Furth, en sa qualité de chef du service économique régional, au sein de cette représentation diplomatique.


Peu importe le secteur d'activité et la taille ou le degré de complexité d’un projet, les entrepreneurs opérant à titre individuel ou les firmes multinationales pourront toujours s’appuyer sur l'immense potentiel du marché intérieur que constitue le Nigeria, soit un accès à un vivier de 210 millions de consommateurs, offrant ainsi la garantie d'assurer pleinement la pérennité de leurs activités.


 

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Il est difficile d’établir avec un degré de certitude satisfaisant la situation de la classe moyenne dans le pays. Dans un lointain rapport, la Banque Africaine de Développement (BAD) avançait le chiffre de 23%, correspondant à la proportion de Nigérians considérés comme faisant partie de la "middle class". Une autre étude relativement plus récente, établie par le cabinet-conseil Fraym, estime cette classe moyenne à 52 millions, soit près 25% de la population totale. Ajouté à cela, les 9100 HNWI [ "High Net Worth Individuals" : personnes fortunées détenant des actifs estimés à 1 million de dollars US au minimum, NDLR] vivant au Nigeria, selon les données de l’Africa Wealth Report 2021, publié par Afrasia Bank.


Quoi qu'il en soit, cette frange de consommateurs, de plus en plus exigeant, parvient à dynamiser la croissance des entreprises basées dans les principaux lieux de consommation : le centre économique Lagos, la capitale administrative Abuja, ainsi que Kano, Ibadan ou Port Harcourt.


Une terre d’investissements internationaux


Bâtiment du conglomérat United Africa Company of Nigeria

(à gauche), Cathedral Church of Christ (à droite), Lagos Island .

Les investisseurs ont depuis toujours eu les yeux de Chimène pour le gigantesque marché nigérian. Selon les dernier rapport de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement), le Nigeria se classe en deuxième position des pays ayant reçu le plus d'investissements étrangers en 2020, avec un afflux de 2,6 milliards milliards de dollars au total (contre 3,3 milliards de dollars en 2019), derrière l’Égypte qui a drainé 5,5 milliards de dollars US. De gros mastodontes tels que Chevron Corporation, Nestlé, Coca-Cola, Glaxosmithkline, Unilever, KPMG, Schlumberger, Cadbury ou General Electric y ont déjà implanté leurs bureaux sous-régionaux, signe que le pays a été toujours attractif, malgré son image parfois ternie par une avalanche d’actualités anxiogènes.



Les entreprises françaises ont une longue tradition de relations commerciales avec le Nigeria.




Les entreprises françaises ne sont pas en reste. Les fleurons de l’économie tricolore comme Total Énergies, Lafarge, Danone, Biogaran Schneider Electric, Ponticelli Axens, Dassault, Egis — pour ne citer qu'eux — y font également prospérer leur activité. S.E Kayode Ibrahim Laro, ambassadeur du Nigeria en France, prend acte avec satisfaction du fait que l’Hexagone figure en bonne place parmi les principaux pays de provenance des flux d'IDE, aux côtés des États-Unis, de la Chine, du Royaume-Uni et les Pays-Bas. Toutefois, le diplomate exhorte à augmenter le niveau de leurs investissements :


« J'ai le souvenir des années 60 et 70, au cours desquelles les sociétés françaises étaient les leaders du marché au Nigeria. Je me rappelle la prédominance de la marque automobile Peugeot et du géant CFAO. Sans oublier Bouygues et Total qui sont des acteur clés, respectivement dans le domaine de la construction et le secteur énergétique [ ... ]. Les entreprises françaises ont une longue tradition de relations commerciales avec le Nigeria. Au sein de notre ambassade à Paris, nous souhaitons renforcer ces liens et sommes optimistes quant aux perspectives d’amélioration, offertes à nos deux pays ».


 

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Un sentiment partagé par Jean Haas, directeur général du cabinet de Consulting "Relais International" et secrétaire général du Conseil d’affaires France-Nigeria, dont la dernière édition s’est tenue le 28 juin dernier au château de Versailles, au sein du duquel se trouvaient entre autres le Président Emmanuel Macron, le Ministre Délégué en charge du Commerce extérieur et de l’Attractivité, Franck Riester, et surtout les six patrons d'entreprises nigérians les plus importants :


« Le fait de parvenir à faire déplacer ces personnalités nigérianes pour une seule journée en France, alors que leurs responsabilités les amènent à gérer des grands groupes et des conglomérats de taille absolument considérable, suffit à démontrer l'intérêt de plus en plus fort du partenariat que nous souhaitons faire revivre. Tout un chacun vit avec la nostalgie du passé il y a quarante ans, où la France tenait une position toute particulière et exceptionnelle [ ... ]. Nous avions 10 000 Français expatriés au Nigeria et nos amis nigérians vivent toujours avec cette nostalgie ».


Pour sa part, Pascal Furth estime que le fait de « dire que le Nigeria est une "Nouvelle Frontière" n’est pas tout à fait exact ; il s’agit plutôt d’une "frontière à reconquérir". C’est ce que s'attellent à faire nos entreprises ».


Un écosystème entrepreneurial en effervescence


Le potentiel de croissance supérieur que recèle ce pays profite à un bon nombre d’entrepreneurs locaux qui ont l’embarras du choix, quant à la multiplicité des occasions d'investissement dans des secteurs porteurs tels que l’agriculture, les hydrocarbures, le secteur de l’énergie, la finance, la santé ou la grande distribution. Aujourd’hui, on ne compte plus les success stories de capitaines d’industries nigérians qui n’ont rien à envier à leurs homologues occidentaux : Aliko Dangote (à la tête du groupe éponyme Dangote, spécialisé dans le ciment, l'immobilier et l’agro-alimentaire), Mike Adenuga (fondateur de l’opérateur de télécommunications Globacom), Femi Otedola (fondateur de Zenon Petroleum and Gas Ltd, et propriétaire d'autres entreprises œuvrant dans les domaines du transport maritime, de l'immobilier, de la finance et de l’électricité), Folorunsho Alakija (fondatrice de la société pétrolière Famfa Oil), Abdul Samad Isyaku Rabiu ( fondateur & PDG du groupe BUA, actif dans l'agroalimentaire et l’immobilier) etc... De plus, l’immensité du territoire accentue sans aucun doute cette tendance au gigantisme des projets.


 

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« J’ai visité un certains nombre de projets au Nigeria [ ... ]. Le chantier de construction de la raffinerie de Dangote — qui sera la plus grande d’Afrique — est impressionnant à voir. Le port de Lekki, en cours de construction et qui sera géré par CMA CMG, est gigantesque. Le groupe BUA , géré par Abdul Samad Rabiu, est en train de mettre sur pied une raffinerie de sucre dans l’État de Kwara, tout aussi titanesque. Le projet 'aménagement urbain "Eko Atlantic" sur une île gagnée sur la mer, porté par le groupe Chagoury, devrait, à terme, accueillir 250 000 à 300 000 habitants » atteste S.E Jérome Pasquier.



À noter le secteur des nouvelles technologies qui a le vent en poupe. Les startups nigérianes rivalisent de talent, de créativité et de savoir-faire dans plusieurs segments de ce marché — FinTech, EdTech, HealthTech, AgriTech, e-commerce, cybersécurité — pour répondre à un besoin réel, tout à fait fondamental, de telle sorte que les populations locales soient en mesure d’aborder plus sereinement les contraintes du quotidien. Signe de ce dynamisme : La grande confiance affichée par les fonds en capital-risque établis pour investir dans les entreprises à forte croissance dans ces pépites innovantes. En effet, les jeunes pousses nigérianes ont levé au total 307 millions de dollars, selon des chiffres publiés par le fonds de capital-investissement Partech Africa. Le pays conforte ainsi son statut de numéro un, devant le Kenya (305 millions de US$), l’Égypte (269 millions de US$) et l’Afrique du Sud (259 millions de US$).


« Le Nigeria est le principal marché Tech du continent, avec 186 millions d’utilisateurs Internet, la plus grande population d’internautes en Afrique. Cela attire forcément l’attention tous les acteurs du secteur » précise Mounir Alhoz, directeur du bureau Business France au Nigéria.



Autre aspect important : "Yabacon Valley", situé à Yaba en plein Lagos, où sont concentrées une multitude d’entreprises technologiques à forte croissance, s'érige en véritable symbole de l’esprit d'innovation et de la "Nigerian Tech".


 

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Le Nigéria ne fait pas exception à cette vague d’incubateurs et d’accélérateurs de start-up, disséminés un peu partout dans les principales villes du pays, qui jouent un rôle déterminant au cœur de l’écosystème tech : Co-Creation Hub Nigeria (CcHUB), Spark, LeadPath Nigeria, Wennovation hub, Startpreneurs etc ...


Cet état d’esprit entrepreneurial que l’on trouve dans ce pays, on le cultive en permanence tout au long de son existence, eu égard à la dureté de la vie quotidienne qui sont le lot de millions de personnes.


« [ ... ] Les Nigérians possèdent cette résistance, ont cette opiniâtreté, font en sorte que leur rêve se réalise, apprennent le goût de la réussite en dépit des obstacles rencontrés. C’est ce qui fait du Nigeria un pays significatif » témoigne Dr Ibukun Awosika, fondatrice & PDG de Chair Center Group, une entreprise spécialisée dans la fabrication de mobilier de bureau.


Même son de cloche du côté de l’ambassadeur Jérome Pasquier, poussant cette observation un peu plus loin :


« Les Nigérians sont des gens qui ne se plaignent jamais. Une enquête internationale, réalisée il y a quelques années, indiquaient que les Nigérians sont le peuple le plus optimiste du monde [ ... ]. Cela correspond à un état d’esprit : On se tourne vers l’avenir, on ne se plaint pas et on entreprend ! ».


Tout peut donc aller très vite pour un entrepreneur, même si la route du succès est parfois loin d'être facile et presque toujours parsemée d’embûches. Le premier ingrédient d’une implantation réussie, c’est la constitution de partenariats fiables.


« Vous devez apprendre à faire votre "due diligence", car vous aurez affaire à toutes sortes de personnes, prévient Dr Ibukun Awosika. Il faut donc bien enquêter, identifier les bonnes personnes avec qui vous allez travailler, et recueillir toutes les informations relatives au secteur dans lequel vous comptez exercer ».


Pour Uhabia Ojike, Managing Patner du bureau de Lagos chez Mazars, l’accent doit être mis, en complément de cette due diligence, sur la détermination de la bonne structure juridique de la future entreprise. Ce choix s’avère particulièrement stratégique, car toutes les activités ne sont pas soumises aux mêmes obligations ou mêmes impositions, dépendent de la volonté du porteur de projet de s’associer ou non, et amènent à prendre en compte ses besoins financiers, à l’instar de ce que l’on peut observer partout ailleurs, hors du Nigeria.


« On peut faire des affaires au Nigeria par le biais d’une agence, d’une branche, d’un bureau local ou d’une filiale. Il fait être clair au préalable, par rapport l’entité locale légale qui sera choisie. On peut mettre en place, par exemple, une société à responsabilité limitée par garantie ou une société en commandite par actions » détaille le responsable de la branche du cabinet de conseil & d’audit, basé au Nigeria.


Abuja, capitale administrative du Nigeria

Parmi les autres facteurs de réussite clés qui se dégagent dans l’analyse d’Uhabia Ojike, figurent les "Free Trade Zones" susceptibles d’aider les chefs d’entreprise dans le développement de leurs activités, avec en prime des incitations fiscales et des exonérations de droits de douane. Sur les 42 zones franches qui sont placées sous l’autorité de la NEPZA (Nigerian Export Processing Zones Authority), 15 sont réellement opérationnelles. On peut citer notamment la zone industrielle de Lekki qui abrite la nouvelle raffinerie de pétrole détenue par l’homme d’affaires Aliko Dangote, la zone du projet urbain d’Eko Atlantic, la zone de LADOL (Lagos Deep Offshore Logistics base) située dans le quartier d'Ikoyi, la zone franche de Calabar, se trouvant dans l'État de Cross River ou la zone franche pétrolière et gazière Onne-Eleme.


Des défis de taille à relever


Mais derrière ce tableau presque idyllique, se cachent des performances plutôt décevantes. En 2020, le Nigéria n’a occupé que la 131ème rang sur les 190 économies retenues dans le classement mondial "Ease of Doing Business" établi par la Banque mondiale. Une piètre position qui n’est pas la hauteur de son statut de première économie du continent, d’autant plus qu’il souffre de la comparaison avec l’Afrique du Sud, un pays considéré comme la seule véritable puissance économique sur le continent, doté d’un tissu industriel relativement plus développé.


 

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« [ ... ] Avec l‘insécurité, la bureaucratie, la corruption, la mauvaise gouvernance et les infrastructures déficientes, cela représente beaucoup de problèmes. Les télécoms ne sont pas non plus extraordinaires [ ... ]. Il y a aussi des problèmes d’électricité » déplore S.E Jérome Pasquier.


Selon un rapport de la Banque Mondiale, les délestages sont monnaie courante dans le pays et seulement 53 % des Nigérians ont accès à l’électricité. Sur ce dernier point, une note de la direction générale du Trésor français indique toutefois que seule la capitale fédérale Abuja connaît « un niveau d’électrification qui semble être au-dessus de la moyenne nationale, avec un taux d'efficacité de la collecte d’électricité de 94% ».


D’une manière générale, S.E Jérome Pasquier a tenu à relativiser ces problèmes liés à l’insécurité et à la pénurie d’électricité :


« Il faut toujours garder à l’esprit "l’effet de taille", lorsqu’on scrute l’actualité sur le Nigeria. Il existe un effet grossissant qui fait que le pays véhicule une image exagérément négative [ ... ]. L’insécurité, ça se gère lorsque l’on veut faire des affaires. Il convient de prendre des précautions, en fonction des endroits vers lesquels on se rend. Tout cela a un coût ; il faut l'intégrer dans ses charges lors du séjour. Quand on a recours aux contrats de sécurité, on peut y travailler sans difficultés majeures [ ... ]. Concernant les problèmes d’électricité, on s’équipe de générateurs. Tout cela a aussi un coût. On le rajoute dans ses charges ; mais c’est tout à fait gérable ».


 

Par Harley McKenson-Kenguéléwa


 

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