Chercheurs Vs Entrepreneurs : deux mondes qui ne sont pas si différents ...

Dernière mise à jour : 4 avr.


Les chercheurs et les entrepreneurs ont bien plus de points en commun qu'on ne le croit généralement. Mais une telle alchimie associant expertise scientifique et expérience des affaires, qu’un bon nombre de pays d’Afrique se proposent de tester grandeur nature, demeure presque un vœu pieux.

" Chercher ou entreprendre : ce qui nous rapproche et nous sépare " : Tel a été le webinaire organisé le 7 Avril dernier par le sommet Emerging Valley, auquel ont participé Ninon Duval (Directrice de Bond’innov), Dr. Christophe Garonne (Professeur d’entrepreneuriat à Kedge Business School), Dr Laëtitia Mahé (Responsable du Service "Innovation et Valorisation" à l' Institut de recherche pour le Développement), Fatoumata-Sow Ndongo (Responsable de l’Incubateur de l'université Gaston Berger à Saint Louis au Sénégal), Hermann Christian Kouassi (CEO d’Incub’Ivoir) et Abdoul-Wahab Annou (en charge de l’entrepreneuriat à 2iE) ; modéré par Julien Dupont (Responsable de la "Business Nursery" à KEDGE Business School).

Le webzine CEO Afrique, qui a visionné cette e-conférence, a analysé comment une adéquation entre la connaissance scientifique et les compétences entrepreneuriales peut constituer un facteurs clé de succès d’un projet.




Alors que la vocation de la recherche est d' apporter une meilleure compréhension concernant la nature d’un problème étudié et de déterminer au mieux toute l'étendue des connaissances en lien avec le sujet concerné, l’entrepreneuriat répond à des besoins concrets dans la vie de tout les jours. Mais force est de constater que ces différences se situent également au niveau de la temporalité. Ce rapport au temps est fondamentalement lié au fait que l’essence même du travail de chercheur, c’est de ne se soumettre aucunement à des impératifs de délai. La recherche implique d’aller au delà de la première impression, d'évaluer les capacités d’argumentation des uns et des autres ; de ne pas surcharger son esprit de généralités, de banalités du superflu ou des on-dits qui obnubilent les choses importantes ; de constituer des preuves ou d’établir des évidences documentées sous forme d'analyses solides de la manière la plus minutieuse et la plus complète possible etc...... Cet état d’esprit critique propre aux scientifiques justifie d’une certaine façon cette insouciance à l’égard du temps. À contrario, l’entrepreneur doit impérativement obéir à des logiques économiques, financières et de marketing, proche de la culture du produit qui est testé sur le marché. Le challenge, pour le porteur de projet, sera de consacrer le moins de temps possible à développer son concept pour se positionner très rapidement sur le segment de marché ciblé, sans pour autant de prendre le risque d’y arriver trop prématurément, sous peine de voir sa démarche se solder par un échec commercial cuisant, avec en corollaire des coûts d'investissements onéreux qui ne seront pas couverts, mettant un coup d’arrêt brutal à l’activité de l’entreprise, par la même occasion.


« Les chercheurs ont souvent démontré leur capacité à développer des projets très innovants. Plus le caractère innovant est affirmé, plus on tendra vers une innovation de rupture, plus cela prendra du temps, parce que par définition, le marché n'existe pas et n'est pas encore disposé potentiellement à faire écouler un produit dont il n’a jamais entendu parler. Il est par conséquent impossible d’estimer le temps que prendra la phase pré-opérationnelle de test du produit. Cela contient de l’incertitude, contrairement aux situations vécues par des entrepreneurs qui chercheront à attirer des clients très rapidement [ ... ]. Ces deux profils ne sont pas alignés sur la même temporalité » atteste Dr. Christophe Garonne, professeur en entrepreneuriat au sein de la Kedge Business School.


 

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Toutefois, ce dernier, qui porte aussi la casquette de directeur du Centre d'Expertise Innovation & Entrepreneurship, voit parallèlement beaucoup de similitudes entre chercheurs et entrepreneurs, apportant un éclairage nuancé sur la question :


« Il ne faut pas voir le champ disciplinaire de la recherche et celui de l’entrepreneuriat comme étant comme étant antinomiques ; il existe des similitudes certaines, telles que le goût de l'effort et le désir de trouver une solution pertinente [ ... ]. Être chercheur, signifie pouvoir se concentrer intensément, faire des efforts soutenues sur une longue durée qui, souvent, ne porte pas ses fruits. L’entrepreneur, c’est un peu cela aussi : Il développe un concept et réalise un M.V.P [Minimum Viable Product : Produit Minimum Viable, NDLR] ; il le teste et se rend compte, au final, que le marché réagit différemment. Il y a quand même des différences. C’est pour cela que les chercheurs doivent être accompagnés pour adopter une posture entrepreneuriale, avec l’appui des incubateurs » .


Sur cette dernière observation, le lancement d’une invention ou d’une innovation peut effectivement aboutir à de très beaux succès commerciaux ou, au contraire, à des échecs retentissants. Il y a lieu de considérer qu’un chercheur porteur d’une technologie de pointe a tout intérêt à mettre à contribution ses connaissances, son expérience et son expertise scientifique dans une éventuelle aventure entrepreneuriale collective. La complémentarité entre chercheurs et entrepreneurs réside principalement dans le fait qu’un tel duo est susceptible de mener à bien des projets technologiques audacieux, parfois épineux, mais très valorisants : Au savoir-faire scientifique et technique de l’un, peuvent se greffer les compétences de gestionnaire ou de stratège marketing & commercial de l’autre, afin de mieux appréhender les besoins et attentes clients sur un marché ciblé. Pour un porteur de projet, le fait d’accueillir dans son équipe de direction & gestion un profil scientifique constitue donc quelque chose de vital.


Des progrès à réaliser dans les pays d’Afrique, face à des résultats limités, contrastés, voire même nuls.


Dans la pratique, la fragilité de la plupart des écosystèmes entrepreneuriaux en Afrique (faible densité du tissu économique, quasi-absence d’une véritable culture entrepreneuriale inculquée à l’échelle d’un pays, petitesse de la taille des entreprises, existence d’une économie informelle etc....) et, surtout, l’insuffisance en nombre de chercheurs ne permettent pas, pour un scientifique, de passer aisément du laboratoire à la création d'entreprise ou bien de garantir à coup sûr une collaboration étroite entre les parties intéressées, en vue de créer des binômes gagnants, d’autant plus que la part des dépenses intérieures de recherche et développement sur le continent, par rapport au produit intérieur brut (PIB), est peu élevée, voire insignifiante. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 0,70% au Burkina Faso, 0,58% au Sénégal, 0,41% en République Démocratique du Congo, 0,10% en Côte d’Ivoire etc ... si l’on se réfère aux données de la Banque Mondiale. À titre de comparaison, le pourcentage atteint 0,83% en Afrique du Sud, 2,19% en Chine, 2,20% en France, 2,84% aux États-Unis, 3,26% au Japon et 4,95% en Israël.


Il va sans dire qu’il faille résoudre au préalable la problématique de l’entrepreneuriat. On assiste depuis quelques années à l’apparition d’une pléthore de programmes d’incubation jouant désormais un rôle central dans le paysage de la création d'entreprise sur le continent. Selon le cabinet de conseil britannique Briter Bridges, on ne dénombre pas moins de 600 incubateurs, accélérateurs et autres structures d’appui dont les caractéristiques s'apparentent étroitement à celles de tech hubs. Lancer une activité nécessite d’acquérir très rapidement les bases indispensables à la compréhension du métier d'entrepreneur ou de patron d'une start-up innovante — management, comptabilité, stratégie marketing & commerciale, ressources humaines ..... — tout en s’adaptant aux contraintes de l’environnement local (état de la concurrence, influence des prescripteurs, rôle des circuits de distribution, barrière à l’entrée ...). Hermann Christian Kouassi, co-fondateur et CEO de la structure d’appui 'Incub'Ivoir, l’a très bien compris, ce qui l’a amené à ce positionner sur ce créneau.


« [ ... ] Incub’Ivoir, cela a été d'abord des profils issus de la diaspora ivoirienne, désireux de revenir dans leur pays d'origine, qui n’ont aucun repère leur permettant de monter leur propre affaire. De fil en aiguille, notre incubateur s’est mis à accompagner des porteurs de projet locaux qui sortent souvent de l’université ou d’une école de commerce et qui souhaitent entreprendre » raconte cet ancien analyste financier.


 

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Dans la même lignée de pensée, Ninon Duval soutient que la structure Bond’innov basée à Bondy en région parisienne, dont elle est la directrice, se concentre entre autres sur « l'accompagnement des incubateurs africains et français, avec des activités de renforcement de capacités proposées à tous ceux qui œuvrent pour le soutien à l'entrepreneuriat et l'innovation [ ... ] ».


Reste la dimension "Recherche & Développement" de l’opération. La méconnaissance d’un domaine très pointu, en l’occurrence celle de la science et la technologie, peut s’avérer un obstacle insurmontable pour un créateur d'entreprise.


« L’IRD [Institut de recherche pour le développement, NDLR] a la spécificité de travailler sur la recherche en partenariat avec les pays de la zone intertropicale et du contour méditerranéen. L'institut se positionne comme un maillon des écosystèmes entrepreneuriaux et y agit en complémentarité. Nos chercheurs accompagnent les incubateurs de start-up dans la maturation de l'innovation, s’assurant que tous les résultats aient été bien qualifiés et qu’il y ait une preuve de concept, avant d’envisager un passage de relais à ces derniers. Nous avons aussi mis en place un concours scientifique en interne qui permet aux chercheurs de devenir entrepreneurs [ ... ]. Enfin, le programme DI-ACE (digital incubation of African Centers of Excellence), fruit d'une collaboration institutionnelle entre l’IRD et l'Association des Universités africaines en partenariat avec KEDGE Business School, vise à renforcer les réseaux thématiques de formation et de recherche en Afrique de l'Ouest, avec cet objectif général de rapprocher la sphère académique et le monde socio-économique » explique Dr Laëtitia Mahé, responsable du Service Innovation et Valorisation pour l’Institut de recherche pour le Développement (IRD).


 

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Un analyse partagée par Ninon Duval, qui met un peu plus en évidence les besoins et attentes auxquels répond Bond’innov, une structure co-fondée par l’IRD :


« [ ... ] Nous avons pu constater, lors de notre parcours d’accompagnement, que 80 % des entrepreneurs ne sont pas issus de la recherche. Ce ne sont pas forcément des ingénieurs ; ils ont tous des projets d'innovation, mais il s'agit d'innovation au sens large : innovation sociale, innovation technologique, innovation financière etc. Par contre, beaucoup sont très intéressés à l’idée de pouvoir travailler dans des domaines en proximité immédiate avec la recherche, collaborer sur un élément du projet de création d'entreprise qui entrerait en écho avec un laboratoire ou simplement avoir accès à des laboratoires de l'IRD [.... ] ».


Basé à Ouagadougou au Burkina Faso, l'Institut 2iE, spécialisé dans la formation d’ingénieurs et de docteurs dans le domaine de l'eau, l’assainissement, le génie civil et l'environnement, a été l'un des premiers centres d'enseignement supérieur en Afrique subsaharienne francophone à saisir l'enjeu de cette problématique.


« Nous venons d'adosser un incubateur d’entreprise aux trois laboratoires de recherche chez 2iE. Nous avons conçu "Entrepreneurs 2iE", un programme de formation réservé aux étudiants et aux doctorants, visant à valoriser leurs idées de recherche. Ce plan inclut un travail de binôme entre l’étudiant et le chercheur. À l'issue d'une période de six mois de préparation, et une fois la validation du business plan et du modèle économique effectuée, le candidat est transféré vers cet incubateur, afin de pouvoir passer de la phase d’idéation à la naissance de l’entreprise [ ... ]. Dans un autre volet du programme de 2iE, on encourage fortement l'implication des enseignants et des chercheurs. Chaque projet incubé dispose de deux référents : un "référent business" et un "référent technique". Dans ce deuxième cas, il s’agit d’un enseignant-chercheur ou un chercheur à proprement parler, dont les missions consistent à accompagner l’incubé sur les aspects techniques de prototypage, la mise en œuvre de la technologie et , le cas échéant, l’exploitation commerciale d'un brevet » affirme le "business developer" chargé de l'entrepreneuriat chez 2iE, Abdoul-Wahab Annou .



Une forte prise de conscience est aussi observée au Sénégal, à l’instar de l’Université Gaston Berger (UGB), dont le siège se trouve à Saint Louis. Fatoumata-Sow Ndongo, responsable de l’incubateur de cet établissement, rappelle que l’UGB « participe activement à des programmes d’accompagnement de projets de recherche — sous l’impulsion de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) — et qu’elle compte actuellement à son actif plus de 2000 projets d’entrepreneuriat émanant d'étudiants, dont 10% qui représentent des projets de recherche ».


Pour sa part, Hermann Christian Kouassi annonce qu’ Incub'Ivoir « compte travailler en partenariat avec l'Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny, un centre d’excellence qui permettra à terme de rapprocher le monde entrepreneurial de celui de la recherche » .


 

Harley McKenson-Kenguéléwa

 

 

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