• Harley McKenson-Kenguéléwa

Commerce africain : L’Afrique au cœur de la ZLECA, une méga-zone de libre-échange

Mis à jour : janv. 13


L’Afrique se renforce avec la mise sur pied d'une Zone de Libre Échange Continentale Africaine (ZLECA), un gigantesque espace géographique, à l'intérieur duquel les marchandises circuleront librement entre 54 États de l’Union africaine, avec pour finalité une exemption des droits de douane . Moins importante que d’autres accords de libre-échange (RCEP, Union européenne, USMCA …), cette zone devra cependant amorcer d’autres étapes du processus vécu pour renforcer son attractivité et consolider son intégration.

Lors de la conférence "Forum Afrique" qui s’est tenue le 7 Février 2020 dans l’enceinte de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris Île-de-France, dans laquelle était présent le webzine CEO Afrique — sous les thèmes intitulés respectivement " La ZLECA : utopie ou projet raisonnable ? " et " L’intégration régionale favorise-t-elle le développement du commerce et des investissements intercontinentaux ? " — , dirigeants d’entreprise, experts et spécialistes ont présenté les opportunités offertes par cet espace économique et abordé les défis qui attendent les gouvernants africains.




Dans le cadre de la vision de l'Agenda 2063, l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde vient de naître en Afrique. Comme l’indiquent ses initiales, la ZLEC ( ZLECA ou ZLECAF : Zone de Libre-Échange Continentale Africaine), a adopté la date du Vendredi 1er janvier 2021 pour sa mise en application, lors de la 13ème session de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine organisée en vidéoconférence sous présidence sud-africaine. Ce partenariat économique continental rassemble donc tous les pays d'Afrique, soit un marché de 1,2 milliard de consommateurs, excepté l'Érythrée. La ZLECA a pour objectif de favoriser les investissements et les échanges commerciaux entre les cinquante-quatre pays concernés et s’appuie sur d'autres accords de libre-échange, toujours existants, qui en ont constitué ses fondations : le Marché commun de l'Afrique orientale et australe [ COMESA : Common Market for Eastern and Southern Africa),NDLR ], la Communauté d'Afrique de l'Est [ EAC : East African Community, NDLR ] , la Communauté de développement d'Afrique australe [SADC : Southern African Development Community, NDLR ] , la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et l'Union du Maghreb arabe et la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD). Elle vise à terme la circulation des marchandises, avec une suppression de 90 % des droits de douane pour les pays membres.


« [ ... ] La première chose à faire, c’est de consolider et synchroniser tous ces blocs régionaux » estime Patrick Sevaistre, consultant en politiques publiques en Afrique et membre du comité de direction du CIAN (Conseil français des Investisseurs en Afrique).

La genèse de l’idée remonte à janvier 2012, lors de la 18e session ordinaire de la Conférence de l'Union africaine. Après près de cinq ans de discussions, depuis le lancement du premier forum de négociation de la zone de libre-échange continentale qui s’est tenu à Addis-Abeba en Éthiopie, l’Union Africaine semble donc avoir réussi à mettre en œuvre une intégration régionale économique accélérée sur tout le continent.


Un coup à jouer pour l' Afrique


L’avènement de la Zone de Libre-Échange Continentale africaine peut être considéré comme le début d’une ère nouvelle ou simplement comme un moment charnière de l'histoire économique dont les entreprises doivent pleinement profiter. L’Angleterre a initié la révolution industrielle vers la fin du XVIIIème pour se répandre dans toute l’Europe du Nord-Ouest et aux États-Unis. Les USA ont exercé leur leadership tout long du XXème et le centre de gravité de l’économie mondiale s’est clairement déplacé en Asie au début du XXIème siècle, avec des destinations d'affaires de premier plan comme Singapour, la Corée du Sud, la Malaisie ou l’Indonésie et, en chef de file, la Chine qui se permet de titiller sans complexe la suprématie américaine. Le projet de ZLECA, quant à lui, appuie considérablement la consolidation de coopération entre ces cinquante-quatre pays africains et leur tissu économique et industriel y trouvera une opportunité d’approvisionnements et de débouchés. À l’heure actuelle, la part du commerce intra-africain est encore faible, soit près de 16% du total des échanges de marchandises de l’Afrique. Le but recherché est d’inciter les entreprises localisées au sein de la ZLECAF à y conquérir de nouveaux marchés, offrir des gammes de produits plus larges, réaliser des économies d’échelle, faire face à armes égales à la concurrence internationale (hors Afrique) et, bien entendu, identifier les fournisseurs qui correspondent à leurs attentes, ce qui pourrait amener à une densification des chaînes d’approvisionnement dans cette zone.


« Est ce que la ZLEC s’inscrit dans la stratégie des acteurs économiques étrangers ? La réponse est clairement oui ! Nous y croyons; nous regardons cela avec beaucoup d’optimisme » s’enthousiasme Helle Rasmussen, Directrice Afrique, Ventes & Marketing de Bolloré Logistics.


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Mais l’enjeu est aussi politique : la signature de la ZLEC témoigne du cadre évolutif de la politique de l’Union africaine en matière d’intégration économique, une victoire institutionnelle pour le continent.


« Nous sommes conscients que la ZLEC va transformer l’économie africaine. Il y a une adhésion monumentale pour ce projet. Mais le point le plus important dans cette ZLEC, c’est une appropriation politique très forte » atteste Nayé Anna Bathily, responsable de l'engagement parlementaire global au sein du Groupe de la Banque mondiale.


Un sentiment partagé par Axel Pougin de La Maisonneuve, directeur général adjoint à la Direction générale du développement et de la coopération (DEVCO) de la Commission européenne, déclarant que « la ZLEC est le principal projet structurant de l’Union Africaine, totalement approprié par les gouvernements africains ».


Même son de cloche du côté de Lamia Merzouki, directrice adjointe de Casablanca Finance City Authority , mettant en exergue le multilatéralisme politique et économique qui profite grandement au Royaume Chérifien :


« Le Maroc a toujours été un fervent défenseur de l’intégration régionale. Il est membre fondateur de l’Union africaine. Nous avons même déposé une candidature pour adhérer à la CEDEAO. Évidemment, la ZLEC serait pour nous, une occasion de se rapprocher d’autres pays africains. Casablanca Finance City — ainsi que sa communauté — est complètement alignée par rapport à cette vision ».


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L’Afrique, dans son ensemble, a pris conscience que le multilatéralisme constitue le seul moyen d'aborder les défis internationaux sous tous les angles, au profit d'une plus grande libéralisation du commerce et de l'investissement, et que les succès escomptés dans les efforts de consolidation de l’intégration africaine montreront aux pays que le multilatéralisme peut donner des résultats.


Les marchés sont trop étroits au niveau national. Par nécessité, il faut passer par l’intégration régionale pour avoir des marchés qui soient suffisamment attractifs et rentables.



La mise en œuvre de cet accord survient dans un contexte de crise économique mondiale lié à la Covid-19 pour les cinquante-quatre membres de l’Union africaine. Mais beaucoup de signataires misent sur la ZLEC pour alléger le coût de la pandémie, qui a impacté défavorablement les activités.

Un bon nombre d’analystes évaluent à environ 70 milliards de dollars les retombées économiques pour l’ensemble du continent, d’ici 2040. À condition toutefois que les pays les moins avancés aient réellement un accès sans restriction aux vastes marchés de consommateurs des poids lourds que sont entre autres le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Égypte ou le Kenya par exemple.


« Les marchés sont trop étroits au niveau national. Par nécessité, il faut passer par l’intégration régionale pour avoir des marchés qui soient suffisamment attractifs et rentables. La ZLEC est une opportunité pour la recherche de la taille critique » explique Axel Pougin de La Maisonneuve.



Toute la question est de savoir si le continent est réellement prête à privilégier le commerce intra-africain et développer de véritables chaînes de valeur


Un accord de libre-échange très important… et pas assez abouti


L'impact économique de la ZLEC doit toutefois être relativisé. L’accord est davantage plus grand par la taille que profond dans sa substance : Le produit intérieur brut (PIB) de l'Afrique ne se chiffre qu'à 2 500 milliards de dollars, soit 3 % du PIB mondial, contre 19 % pour l’Union Européenne, 27% pour l’USMCA [ United States-Mexico-Canada Agreement : Accord Canada–États-Unis–Mexique, NDLR] et 30% pour le RCEP [ Regional Comprehensive Economic Partnership : Partenariat régional économique global, représentant les économies mixtes de l'Australie, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande, la Birmanie, Brunei, le Cambodge, l'Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam, NDLR ]. D’autant plus que les classes moyennes, leviers du développement économique, sont beaucoup moins importantes sur le continent que dans le reste du monde. Il est encore très loin de permettre à l’Afrique de monter en puissance à ce sujet , et de s'appuyer sur un bloc commercial capable de faire contre-poids à ces trois entités.

Par ailleurs, La ZLECA ne doit pas écarter les logiques économiques initiées par la convention de Lomé en 1975 et l'accord de Cotonou passé en 2000. En effet, les accords de partenariat économique (APE) visent, à l’heure actuelle, à développer le libre échange entre l’Union européenne et les pays dits "ACP" (Afrique, Caraïbes, Pacifique).


« [ ... ] Le Maroc a déjà signé des accords de Libre-échange avec l’Union européenne. D’autres pays — la Côte d’Ivoire , le Ghana, le Cameroun — bénéficient de ces accords de partenariat économique qui sont beaucoup plus favorables à l’Afrique, que ne l’est la ZLEC, puisque les APE prévoient une libéralisation à hauteur de 75%, voire 80%, sur des périodes de 15 à 20 ans. [ .... ] » observe Patrick Sevaistre.


Dans cette même lignée de pensée, Axel Pougin de La Maisonneuve apporte son éclairage sur la question :


« Le sujet des APE est complexe. Il existe déjà un acquis des négociations des accords de partenariat économique entre l’Europe et l’Afrique [ ... ]. Il y a aussi une compréhension des intérêts commerciaux offensifs et défensifs de chaque pays, de chaque région. Une progression très nette a été enregistrée grâce notamment aux APE qui constituent un cadre dans lequel un travail de libéralisation a été faite en termes de tarifs, de standards, de règles d’origine [ ... ] ».


À noter que certains pays pourraient tirer parti de leur contexte géographique et économique, entre les rives de la méditerranée d’une part (Algérie, Maroc, Tunisie), les pôles de croissance dans les marchés dits "frontières" d’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire–Ghana-Sénégal) et ceux d’Afrique de l’Est (Kenya-Rwanda-Éthiopie) d’autre part.


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Mais au sein de la ZLECA, leur poids économique sera largement inférieur à ceux de l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Égypte qui représentent à eux seuls plus de la moitié du PIB africain dans sa totalité. Cette configuration économique permet de poser la question de la concurrence des pays les plus puissants du continent qui pourraient asseoir davantage leur influence industrielle dans les autres États, relativement moins développés.


« La ZLEC peut représenter un risque de voir des petits pays subir le dumping de nations plus importantes qui sont dotées d’un tissu industriel plus diversifié » prévient Patrick Sevaistre.


Un sentiment partagé par Axel Pougin de La Maisonneuve, pour qui « Le grand enjeu, c’est que la ZLEC ne doit aucunement se limiter à renforcer les corridors de croissance que sont Johannesburg, Lagos, Nairobi ou Abidjan; elle doit être surtout un système redistributif [ ... ]. Il y a tout un travail à effectuer afin que les pays les moins avancés en bénéficient au même titre que ces corridors de croissance ».


Non seulement, la ZLECAF viendrait sanctuariser la puissance industrielle et commerciale de ces trois pays, mais l’épouvantail d’un retour au protectionnisme, agité par certains d’entre eux ne va pas sans contredire les objectifs de ce bloc.


De son côté, Marc Bandelier, directeur général de CFAO FMGG & AGRI, une entreprise qui fabrique et distribue des produits agro-industriels en Afrique, garde espoir, mais avec un certain scepticisme, quant au réel engagement des gouvernants à l'égard de l'objectif véritable de la ZLEC :


« Face à ce volontarisme et à cet élan très positif, il sera difficile de faire changer la mentalité des gouvernants africains qui ont envie parallèlement de développer des filières agricoles et industriels. À titre d’exemple la consommation du riz est en train d’exploser sur le continent. La Thaïlande y vend son riz parce qu’ elle est imbattable en matière de prix . Le seul moyen pour une économie africaine de produire son riz, c’est de fermer ses frontières. Et malheureusement, c’est ce à quoi nous assistons ».


Pour sa part, Nayé Anna Bathily relativise, jugeant que « la légifération est assez complexe : On parle de 54 pays. Il y a certes des élans nationalistes très forts [ ... ]. Mais c’est possible; c’est à notre portée. Le continent est à 16% aujourd’hui du commerce intra-africain. Il peut arriver à 70 % ou 80%. En 2022, nous pensons d’ailleurs qu’il est en mesure de l’élever à 60 % » .


La tentation sera grande pour beaucoup d’entreprises étrangères d’implanter dans cet espace économique une multitude d’unités de production pour bénéficier de tarifs douaniers privilégiés et, ainsi, rester compétitives sur le continent. L’établissement de mécanismes et de régulations est plus que jamais indispensable pour réduire les disparités encore importantes entre les membres de la ZLEC . De surcroît, un produit électronique fabriqué hors du continent africain, contenant par exemple des composants tunisiens, pourrait être pris en compte pour l’allègement, voire, les exemptions de droits de douane.


« Les règles d’origine seront probablement plus compliquées à traiter. Il faudra déterminer à partir de quelle valeur ajoutée un produit sera considéré comme " made in Africa ". [ .... ] La voiture qui est fabriquée par Renault au Maroc sera t-elle considérée comme un produit africain ? Les règles d’origine devront être claires, simples et surtout communes » soutient Patrick Sevaistre.


Axel Pougin de La Maisonneuve le rejoint sur son analyse, mentionnant qu’il ne faille pas « libéraliser les échanges de tous les produits en même temps. Il incombera à la ZLEC de dresser une liste de produits sensibles qui maintiendront des tarifs douaniers protecteurs, avec un objectif à long terme de 10%. À court terme et moyen terme, ce sera dans un ordre d’idée de 30 à 40% de produits assortis de tarifs protecteurs. D’autre part, les clauses de sauvegarde — notamment la clause de protection des industries naissantes — figureront dans l’accord de la ZLEC, ce qui permettra à un État membre de protéger complètement ou partiellement un secteur d’activité, en cas d’afflux massif d'importations ».


Ajouté à cela, le fait que la plupart des pays d’Afrique se heurtent à des obstacles de taille tels que l'incapacité ou la défaillance des infrastructures de transport et d’installations douanières.


« [ ... ] Le problème ne se situe pas au niveau des tarifs douaniers; il s’agit d’un problème d’ infrastructures. À titre d’exemple, l’itinéraire d’un container entre Douala et N’Djamena - cela doit faire 1700 km -, cela fait 5 ou 6 fois plus cher que le même container pour un trajet Shanghai et Douala ! » déplore Patrick Sevaistre.


Alors que l’économie mondiale est fortement ralentie, le FMI a annoncé récemment que l’Afrique afficherait une croissance de 3,1 %. pour 2021. Il sera intéressant de voir si la ZLEC dopera assurément les investissements au cours de cette année et, de ce fait, si la croissance économique africaine va déjouer tous les pronostics établis par l’institution de Bretton Woods.

Par Harley McKenson-Kenguéléwa

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