Diamants, bauxite, pétrole ... Quelles stratégies des matières premières pour l'Afrique ?

Dernière mise à jour : 26 sept.


Très peu de pays d’Afrique ont su utiliser leurs ressources naturelles à bon escient ; d’autres ne sont pas parvenus à générer une croissance inclusive à partir de l’extraction pétrolière, gazière et minière.

"Matières premières et décollage de l'Afrique : contraintes et opportunités" : Tel a été le thème du webinaire, organisé le 28 avril dernier, en partenariat avec l'association "Commodities for Nations" et le think-tank "CyclOpe", auquel ont participé Dr Ibrahima Kassory Fofana (premier ministre de la République de Guinée), Philippe Chalmin (économiste, spécialiste des marchés de matières premières, président fondateur du Cercle "CyclOpe", professeur des Universités à l’Université Paris-Dauphine) et Yves Jégourel (économiste, président de "Commodities for Nations", professeur des Universités à l'Université de Bordeaux) ; modéré par l’ancien Premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, et Serge Degallaix (directeur général de la Fondation Prospective et Innovation).

Le webzine CEO Afrique, qui a visionné cette e-conférence, a étudié comment l’abondance de ces ressources naturelles peut jouer un rôle fondamental dans la croissance des économies africaines, sur la base des analyses des intervenants.




« Lorsque je regarde tous ces pays miniers et pétroliers en Afrique, je ne peux m’empêcher de dire qu’ils ont de la chance, qu'ils ont été bénis par le Dieu créateur. Avec leurs ressources naturelles, ils vont pouvoir accélérer leur développement, s'enrichir et, surtout, en faire largement profiter leurs populations » .


Ces propos tenus par l’économiste Philippe Chalmin, président-fondateur du Cercle CyclOpe et professeur des Universités à l’Université Paris-Dauphine, mettent en évidence le poids et l'ampleur des gigantesques ressources naturelles en Afrique, avec pour chacun des pays concernés, une manne financière potentiellement extensible à l'infini qui permettrait, le cas échéant, de financer le développement d'autres industries et consacrer une partie des budgets nationaux aux dépenses sociales. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : la République Démocratique du Congo, détentrice de la deuxième plus grande réserve de diamants au monde (150 millions de carats - source : Statista.com) ; le Ghana, premier pays producteur d’or d’Afrique et figurant dans le top 15 plus grandes réserves minières d'or à travers la planète (1 000 tonnes - source : Statista.com) ; le Nigeria se classant au neuvième rang mondial des réserves de pétrole (évaluées à 37,5 milliards de barils - source: OPEP), le Mozambique comptant la quatrième plus grande réserve de graphite du globe (25 000 tonnes - source : Statista.com) etc ... Alors que les ressources naturelles, à l’instar du diamant, ont favorisé le décollage économique de pays comme le Botswana, force est de constater que la quasi-totalité des autres pays du continent africain affichent des résultats peu satisfaisants, voir quasi-nuls.



Philippe Chalmin donne un aperçu des causes des mauvaises performances du secteur minier et des hydrocarbures enregistrées en Afrique, s’appuyant sur l’exemple de l’Europe au cours des siècles derniers :


« Il y a ce que les économistes ont appelé le "syndrome hollandais". Lorsque les Pays-Bas commencèrent à exploiter du gaz naturel au début des années 60, cela provoqua une récession économique. On en a tiré la conclusion que l'impact externe d'une ressource naturelle provoque des déséquilibres macro-économiques non négligeables, handicape la production locale d'autres productions, déséquilibre le commerce extérieur etc... Il s’agit, certes, d’un "syndrome hollandais", mais on retrouve dans ce cas de figure dans un bon nombre de pays africains [ ... ]. La malédiction des matières premières est presque une constante dans l'histoire » .


Une explication, dont les arguments avancés sur l’analyse descriptive de la malédiction des matières premières semblent être réfutés par Yves Jegourel , président de "Commodities for Nations" et professeur des Universités à l'Université de Bordeaux. Ce dernier adopte une position beaucoup plus nuancée :


« [ ... ] Ce qui pose problème sur ce concept de malédiction des matières premières, c'est qu'il mêle des considérations politiques autour de l'abondance des ressources, des conflits, des luttes sociales, des conflits armés et des considérations d’ordre économique. Pour la clarté du débat, il faut dissocier cette approche économique de l’approche politique, même si elles sont évidemment liées ».


Quoi qu’il en soit, le syndrome hollandais n’explique pas tout, les pays africains étant confrontés à une forte fluctuation des prix mondiaux des matières premières. En référence à l’actualité, des pays membres de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) comme le Nigeria, la Guinée Équatoriale ou le Congo-Brazzaville, qui ont adossé leurs axes développement sur l’expansion du secteur pétrolier, ont vu leur dynamique de croissance s’interrompre brusquement, eu égard à la chute spectaculaire du prix du baril au courant de l’année 2020. Cela a été lié à une crise de surproduction et d’incapacité de stockage du pétrole, dans ce contexte de crise sanitaire mondiale qu’est la pandémie de Covid-19.


 

Lire aussi : Sortie de crise Covid-19 en Afrique centrale : Quelles solutions face à la chute des cours du pétrole ?

 

Cet exemple évoqué ci-dessus amène à se demander légitimement si l’Afrique doit miser, exclusivement ou en grande partie, sur l’exploitation de ses manières premières pour assurer son essor économique.


« À la question de savoir si l’on peut construire un développement économique et social avec en plus les matières premières, je réponds par l’affirmative avec beaucoup de prudence. Si, en revanche, l’option serait de construire un développement économique et social avec exclusivement les matières premières, alors cette fois, ma réponse est catégoriquement négative » argumente Yves Jégourel.


Philippe Chalmin abonde dans ce sens, estimant que « l’on doit dépasser la malédiction en arrêtant de rêver et penser à tort que les matières premières, à elles seules, vont permettre de régler tout le problème . Il n'existe pas "une" stratégie ; il y a "des" stratégies [ ... ] » .


En premier lieu, l’idée est de favoriser le développement d'une véritable chaîne de valeur de l’industrie minière et des hydrocarbures. La Guinée, deuxième producteur mondial de bauxite, ambitionne de poursuivre dans cette voie, ne souhaitant plus se limiter aux simples exportations, mais cherchant à valoriser davantage une filière "exploration - exploitation - transformation - fabrication".


« Les secteurs extractifs ne fournissent pas beaucoup d'emplois. Avec une industrie de transformation, nous recherchons un effet d'entraînement pour notre économie en amont et en aval. Les industries de transformation vont entraîner dans leur sillage d'autres industries et services secondaires. Ces sont des promesses d'emploi directs mais aussi, et peut-être surtout, des emplois indirects pour les Guinéens. [ ... ] Notre objectif stratégique est donc de nous détacher progressivement de la simple extraction minière pour penser à la transformation industrielle de nos minerais. Pour la bauxite, il s'agit d’abord de transformer la bauxite en aluminium ; en produits semi-finis, puis, dans une perspective à long terme, en aluminium. Les principaux producteurs de bauxite — l' Australie, l'Inde et la Chine, l’Indonésie — ont développé une industrie de transformation locale. Nous estimons que la Guinée peut et doit le faire aussi [ ... ]. Aujourd'hui, une dizaine de projets de raffineries sont en cours de développement. Trois d'entre eux sont au stade de maturité avancée. La construction l'une de ces raffineries doit démarrer en Octobre prochain » déclare Dr Ibrahima Kassory Fofana, le premier ministre du pays.



Dans le cas particulier de la Guinée, Philippe Chalmin apporte un point de vue différent sur certaines problématiques à ce secteur de la bauxite, d’autant plus que l’industrie de l’aluminium est un très gros consommateur d’électricité et de gaz, notamment dans ses opérations de transformation ou de recyclage :


« [ ... ] Le fait que la Guinée s'engage dans l’extraction de l’alumine à partir de la

bauxite, cela fait sens, économiquement. En ce qui concerne la transformation de l'alumine en aluminium, je suis beaucoup plus sceptique, car il faut tenir compte des coûts de l'énergie qui sont variables, surtout dans le cadre d’une implantation d’unités de regazéification — impliquant de ce fait de l’importation de GNL [Gaz Naturel Liquéfié, NDLR] — , ce qui pourrait faire entrer le pays dans une multiplicité d'instabilités, avec des risques accrus au bout de la chaîne de valeur » .


Dans cette même lignée de pensée, Yves Jégourel rappelle que « toute transformation n'implique pas nécessairement de générer de la valeur ajoutée [ ... ]. Transformer de la bauxite en alumine, et plus encore de l’alumine en l'aluminium, implique d’avoir de l'électricité ». Partant de ce constant et devant le risque d’échec de tels projets industriels en Guinée, le président de "Commodities for Nations" préconise de moderniser et rendre plus puissant le secteur électrique local de telle sorte à développer de façon optimale les alumineries.


 

Article connexe : Industrialisation en Afrique : 4 priorités pour une stratégie gagnante

 

Face aux scepticismes affichés par les deux économistes, le chef du gouvernement guinéen, Dr Ibrahima Kassory Fofana, soutient que la Guinée « dispose d'un grand potentiel hydroélectrique d'environ 6000 mégawatts [ ....]. Le pays est déjà doté de deux barrages hydroélectriques et un troisième est en cours de construction, ce qui représentera une capacité additionnelle global de 1000 mégawatts. L’étude de faisabilité d’un projet de gaz naturel liquéfié vient également d’être validée. Cela constituerait une source d'énergie supplémentaire pour nos projets d’ industries d'alumine ».



Pleinement conscient de la lourde responsabilité qui lui incombe et des attentes très réels des investisseurs étrangers, le dirigeant politique dresse un état des lieux précis du climat des affaires de son pays et établit les différents jalons à atteindre, en vue d'obtenir les résultats escomptés :


« Lorsqu'on créé une raffinerie, il faut garder à l'esprit qu'on se doit de posséder les capacités financières suffisantes pour investir partout : il faut non seulement construire l'usine proprement dite, mais il faut également installer sa propre capacité énergétique, bâtir éventuellement sa maison d'habitation, investir dans le capital humain, trouver de bonnes infrastructures routières et portuaires etc ... Tout cela coûte cher. Notre challenge sera de réduire ces coûts d'investissements et de pouvoir offrir aux investisseurs de la main d’œuvre qualifiée et des infrastructures conformes aux standards internationaux, équivalents à celles de nos concurrents que sont, par exemple, l'Australie ou la Chine ».


Des exemples de réussite desquels on puisse s'inspirer, il y en a eu très peu dans l'histoire économique récente. En ce qui concerne l'Afrique, Philippe Chalmin trouve « le cas de la gestion de la rente diamantifère au Botswana intéressant ». En dehors du continent, l'économiste constate que l'administration des bénéfices du pétrole au Danemark a permis de mettre en place « une remarquable gestion d'un fonds pour les générations futures ». Le cuivre, de son côté, a été un pilier de l'économie du Chili. Sans oublier la Malaisie, possédant l'une des économies émergentes les plus matures, les plus diversifiées et les plus prospères en Asie du Sud-Est, qui a su « se dégager du "sortilège malais" — comprenez : "une dépendance à l'étain, au caoutchouc et à l'huile de palme" — », sous l'impulsion du premier ministre de l’époque, Mahathir Mohamad.


 

Lire aussi : Malaisie, les secrets de son attractivité économique

 

Vers un partenariat tripartite Afrique-Europe-Chine ?


De manière générale, la plupart des spécialistes et experts internationaux s’accordent à dire que la France n’avait pas su, au cours des dernières décennies — notamment lors des périodes "foccardiennes" — profiter de ses relations privilégiées avec les pays d’Afrique subsaharienne composés d’anciennes colonies, de par leurs liens historiques, culturels et économiques, pour bâtir un véritable partenariat gagnant-gagnant efficace sur le long terme, dénué de tout affect ou "paternalisme". La Chine s’est empressée de combler rapidement ce vide en y investissant massivement via le financement de projets d’infrastructures, au point de devenir aujourd'hui le premier partenaire commercial d'un continent qui, jusqu'alors, était systématiquement regardé sous l'angle du misérabilisme.


« J’ai le souvenir du Sommet de la Baule en Juin 1990, au cours duquel il avait été décidé de ne plus octroyer des prêts aux pays africains, mais plutôt de leur faire des dons, relate Dr Ibrahima Kassory Fofana. Les conséquences, nous le vivons aujourd'hui : l'investissement privé s’est détourné de l’Afrique ; les pays d’ Europe, à quelques exceptions près, sont totalement absentes de la scène africaine. la Chine, quant à elle, a déployé une véritable stratégie envers le continent. Elle s’y implante avec du capital ; elle mise sur nos matières premières ; elle s’engage dans un partenariat à long terme [ ... ] ».


Il convient toutefois de reconnaître qu'il existe depuis quelques années un désir de changement de paradigme dans les échanges entre la France et l’Afrique, avec une diplomatie économique pro-active, impliquant différents acteurs et décideurs du développement international (ministère chargé du Commerce extérieur & de l’attractivité, Bpifrance, Business France, CCI France International, missions diplomatiques etc...) et ce au travers d’une multitude de outils, mécanismes et initiatives : "Inspire & Connect Africa", Événement "BIG" (Bpifrance Inno Génération), "Choose Africa", haut patronage d'événements business tels que "les Rencontres Africa" ou "Emerging Valley", ouverture à la sphère anglophone (Nigeria, Ghana Kenya, Éthiopie ....) etc ... Plus globalement, l’Europe et l’Empire du Milieu, malgré leur rivalité sur la scène internationale, trouveraient un réel intérêt à mutualiser leurs moyens et travailler ensemble, au bénéfice du développement du secteur minier et des hydrocarbures en Afrique. En effet, ces deux géants économiques disposent d'atouts respectifs différents : le savoir-faire technologique pour l’un ; une gigantesque manne financière pour l’autre.


 

Lire aussi : Relation France-Chine : Quelle stratégie de partenariat, profitant au développement de l’Afrique ?

 

« La coopération triangulaire, elle est souhaitable. A titre d’exemple, la Guinée travaille en coopération avec les Émirats Arabes Unis dans des projets d'exploitation minière. Par contre, toutes la technologie et l'ingénierie sont fournies par l’Europe. C'est un bel exemple de coopération triangulaire, duplicable avec d’autres pays » rapporte Dr Ibrahima Kassory Fofana.


Yves Jégourel fait remarquer que le Chine produit « 35 millions de tonnes d'aluminium primaire sur un total de 65 millions et 1 milliard de tonnes d’acier. Elle a cette capacité à développer des stratégies de long terme parce qu'il y a probablement moins de groupes cotés et cela donne une stabilité dans ce type de relation. Elle a donc la légitimité pour devenir un partenaire essentiel ». Mais pour revenir à l’idée de l’intégration de la Chine et de l’Europe dans une alliance tripartite avec l’Afrique, l’universitaire émet des réserves, dont il précise la nature et la portée. « Je suis relativement prudent. L’Europe n'a pas de politique minière. Ce sont des politiques nationales désordonnées. J'ai donc du mal à voir comment on pourrait aller sur cette logique partenariale, même si bien évidemment, je la souhaite » .


Sur une note plus positive, Philippe Chalmin fait observer que la plupart des métaux affichent en ce moment une tendance haussière ou se négocient à des niveaux record, ce qui laisse à penser que la budgétisation des rentes au sein des pays producteurs en Afrique s'effectuera à nouveau sans accroc.


« À l'heure actuelle, la conjoncture est particulièrement favorable pour les producteurs de matières premières. Jamais les prix de minerai de fer n'ont été aussi élevés, étant donné l'importance de l'appétit chinois. Le marché de l'aluminium, qui ne se portait pas extraordinairement bien, est lui aussi, sous l'impact de la Chine, en train de voir ses prix remontés très nettement. Il en est de même d'ailleurs pour l'or qui a atteint le niveau mythique de 2000 dollars l'once, pour lequel certains analystes n'hésitent pas à parler d'un " véritable super cycle des matières premières" » affirme le président-fondateur du Cercle CyclOpe.


 

par Harley McKenson-Kenguéléwa

 


Tags :


actualité business en Afrique , faire des affaires en Afrique ; investir en Afrique ; start-up africaines ; s’implanter en Afrique ; actualité économique africaine ; entrepreneurs africains , lever des fonds Afrique , financement projet Afrique ; créer son entreprise en Afrique ; convaincre investisseurs , leader , investir en Tunisie , investir au Kenya , investir au Côte d’Ivoire , investir en Centrafrique , investir au Rwanda , entrepreneurs Afrique , commerce africain , secteurs porteurs en Afrique , investir en Afrique du Sud , investir en algerie , actualité africaine , milliardaires africains , investir au senegal , rcep , pays émergents ,



49 vues
© Copyright