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L'image de la France en Afrique : Le désamour croissant des leaders d’opinion africains

Dernière mise à jour : oct. 28


Du désamour au détachement ?


La France est vue, à travers le continent, comme faisant partie des pays non-africains ayant une image moyennement positive. C'est l'enseignement dominant d'une enquête commanditée dans douze pays par l’institut IMMAR R&C, spécialiste des études médias et marketing en Afrique subsaharienne et Afrique du Nord. Les États-Unis, l’Allemagne, le Canada, la Chine et le Royaume Uni sont jugés les plus favorablement.

Crédit photo :©CEO Afrique

La France est perçue à travers l’Afrique comme l’un des pays ayant une image modérément positive, selon le baromètre AFRICALEADS 2020 des leaders d’opinion en Afrique, dévoilé à l'occasion du ‘Forum Afrique’ qui s’est tenu le Vendredi 7 Février 2020 au siège de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, pour le compte du Conseil français des Investisseurs en Afrique (CIAN). Cette enquête, réalisée pour cette seconde édition par l'Institut Immar Research & Consultancy, a été menée auprès d’un éventail de plus 2400 personnes réparties sur quatre pays d’Afrique du Nord ( Tunisie, Algérie Maroc, Égypte), quatre nations ouest-africaines ( Burkina Faso, Sénégal, Côte d’Ivoire, Nigeria), deux États d’Afrique centrale ( Cameroun, République Démocratique du Congo) et deux pays d’Afrique de l’Est ( Éthiopie, Kenya).


« L’enquête a été effectuée au courant de Décembre 2019 et Janvier 2020. [ ... ] Notre échantillon a été composé de leaders économiques, de leaders politiques, de leaders de la société civile, de professionnels des médias, d’universitaires, de hauts fonctionnaires, de professions libérales et de leaders religieux, sans oublier les influenceurs sur les réseaux sociaux » précise Brahim Sail, le CEO d’IMMAR R&C .


« Pourquoi avoir établi un baromètre sur les leaders d’opinion ? parce que tout investisseur qui veut s’implanter en Afrique a besoin de regarder le contexte : la politique du pays, la vision des dirigeants sur l’avenir du continent etc... » renchérit Étienne Giros, président délégué du CIAN .


Seules 20 % des personnes interrogées pour ce sondage ont une opinion positive de l’Hexagone classé ainsi ex aequo avec le Japon à la sixième place, une perception encore moins bonne que l’année dernière ( 21% en 2019). La Russie suscite moins de réactions positives (14%) . La Turquie (8 % de réponses positives), la Belgique (7% de réponses positives) et le Qatar (6 % positives) sont sur leurs talons.



Les États-Unis (48 % d'opinions positives), l'Allemagne (39 %), le Canada (32 %) et le Chine (31 %) sont jugés les plus favorablement.


Lorsqu'on examine de plus près les résultats de ce sondage, on observe que l’Afrique de l’Ouest est la seule sous-région où la France se situe à un niveau comparable à la moyenne, à l’échelle du continent (19%), tout en perdant du terrain face à la Chine qui l’a complètement distancé (34%) .


Crédit photo :©IMMAR - CIAN


Il convient de rappeler que la perception des opinions publiques internationales est indexée sur les actions et les efforts menés par un président (ou son premier ministre) en faveur de la place de son pays et de l’image à véhiculer à l’étranger. Dans la foulée de son élection, le chef de l’État français Emmanuel Macron avait suscité un immense espoir auprès des opinions publiques africaines, conceptualisant un nouveau format dans les échanges avec un continent complètement aseptisé de la tant décriée " France-Afrique " — symbole de prédation et de servitude économique entachée de relents géopolitiques d’un autre temps — basé sur un partenariat économique d'égal à égal.


Il y a toujours un sentiment de déception et de frustration qui prévaut , la France présentant un niveau de perception qui n’est pas à la hauteur des grands enjeux portés à l’attention des pays africains .



Le locataire du palais de l’Élysée avait alors multiplié les signes de bonne volonté : création du Conseil Présidentiel pour l'Afrique, haut patronage d’événements de premier plan pour démontrer cet engagement ( les " Rencontres Africa ", " Emerging Valley " etc ...), mise en place du dispositif "Choose Africa" pour soutenir le développement des start-up africaines, réchauffement des relations franco-rwandaises , renforcement des liens économiques avec les poids lourds non francophones (Nigeria, Ghana, Kenya, Éthiopie) etc... Plus de deux ans plus tard, il y a toujours un sentiment de déception et de frustration qui prévaut , la France présentant un niveau de perception qui n’est pas à la hauteur des grands enjeux portés à l’attention des pays africains . Ce constat est encore plus amer dans la partie septentrionale et équatoriale du continent et, surtout, en Afrique de l’Est où l'image de la France a été révélée très négative, au point de ne pas figurer dans le Top 5 des pays non-africains. Plus singulièrement, c’est pourtant vers cette contrée orientale que le président Emmanuel Macron avait jugé nécessaire d’ envoyer un signal fort de confiance, s’étant traduit par un périple qui le mena du 12 au 14 Mars 2019 d'abord en Éthiopie, nouvel atelier du monde, puis au Kenya, terre d’innovation, afin de renforcer leur partenariat économique et stratégique, alors qu’aucun chef d’État français n'avait mis les pieds dans le premier pays depuis Georges Pompidou en 1973 et qu’aucun de ses prédécesseurs ne s’était rendu dans le second depuis l’indépendance .


Pour ce qui est des grandes marques internationales, malgré la prédominance des entreprises américaines et asiatiques citées dans ce classement 2020, une seule société française fait partie du Top 3. En effet, on retrouve à la troisième place l’opérateur Orange, suivi par deux marques africaines, le conglomérat nigérian Dangote et la compagnie aérienne Ethiopian Airlines. Mais si on observe de plus près, on peut remarquer que les sondés en Afrique du Nord seraient naturellement plus enclins à privilégier des entreprises françaises — le fournisseur Orange et le constructeur Renault figurant dans le Top 5 — alors que les personnes interrogées en Afrique de l’Ouest ont porté leur choix sur Orange.


À noter que ce sont les marques africaines qui ont majoritairement les faveurs des leaders d’opinion : Vodacom, Rawbank, Dangote et Afriland First Bank en Afrique Centrale ; Ethiopian Airline, Safaricom, Kenya Airways et Equtiy en Afrique de l’Est.


Crédit photo :©IMMAR - CIAN



Un "soft power" français remis en cause


L’expérience montre que les sondés, quel que soit le type d’échantillonnage, se forgent une mauvaise opinion des pays qui interviennent ponctuellement en nuées sur la plupart des théâtres d'opérations militaires à travers la planète. C’est en l’occurrence le cas de la France qui est engagée au Sahel dans le cadre de l'opération Barkhane (Burkina Faso, Mali, Niger, Mauritanie, Tchad) pour lutter contre la menace dite " jihadiste " et, dans un passé relativement lointain, déployait ses forces armées en Centrafrique à travers l’opération Sangaris initiée sous l’ancienne présidence de François Hollande de décembre 2013 à octobre 2016.


« La France est présente dans tous les domaines : sur les plans économique, diplomatique, politique, culturel [ éducation & formation, NDLR] et également militaire. Plus son champ d'intervention est large, plus elle fera l’objet de critiques. Et plus, elle donnera des angles à la critique » euphémise Étienne Giros .


Ajouté à cela, le fait que les jeunes générations n'aient aucunement intériorisé le choc mémoriel relatif à la colonisation française, au point de se sentir actuellement dépossédés de leur souveraineté économique et monétaire et de s’approprier, au détriment des élites politiques, du rejet profond du Franc CFA .


« Les leaders d’opinion réservent un accueil très favorable à la monnaie commune de la région de la CEDEAO, l’Eco. Ils sont 81 % à le plébisciter » rapporte Brahim Sail .


Un constat rigoureusement établi par l’Institut IMMAR, qui va pourtant à contre-courant des fils d’actualités des influenceurs au travers des réseaux sociaux, autres outils de mesure de l'opinion publique qui ne peuvent être ni négligés ni écartés, arguant le fait que la nouvelle monnaie ouest-africaine, l'Eco, est une forme déguisée du Franc CFA.


Parmi la liste de sentiments possibles, figure aussi le durcissement des procédures de délivrance des visas aux étudiants africains, considérés comme désastreuses .


Le Canada, un " invité surprise " dans le baromètre AfricaLeads 2020


En guise de comparaison, le Canada, plus particulièrement le Québec, s’avère être un modèle de mobilité étudiante réussie. En lien avec la volonté de faire accélérer l’arrivée de nouveaux immigrants francophones pour préserver sa spécificité linguistique, la stratégie de cette province nord-américaine s’appuie sur la multiplication des échanges universitaires et l’assouplissement des conditions d’obtention d’un permis de résidence pour les ressortissants africains .


De façon plus globale à l’échelle du pays, Étienne Giros en tire une analyse selon laquelle « le Canada est réputé pour la qualité de ses formations . [ ... ] Le nombre d’étudiants africains, en quatre ans, y a été multiplié par 3. Ils sont des dizaines de milliers maintenant [ ... ] » .


Lire aussi : L’image de la France auprès des leaders d’opinion africains poursuit son effondrement


Doté d'une population multiculturelle et multiethnique, le Canada est également plébiscité notamment pour la grande tolérance dont il fait preuve envers les nouveaux arrivants, des différences perçues comme une source d'enrichissement. Comme en témoigne le geste fort du premier ministre canadien Justin Trudeau qui nommait pour la première fois en 2015 une Autochtone comme ministre de la Justice, un ministre d’origine afghane héritant du portefeuille des Institutions démocratiques, un Sikh à la Défense et enfin un ancien chef de bus d'origine indienne ministre des Infrastructures.


« Le Canada a une position différente de celle des pays d’Europe sur la question de l’immigration, de l’accueil et de l’intégration de l’Islam. Son premier ministre porte un discours qui n’est pas exactement le même que celui soutenu par les dirigeants européens » poursuit sans ambages le président délégué du CIAN .


Un résultat honorable dans ce baromètre AfricaLeads 2020, soit 32% des personnes interrogées (20 % pour la France), pour un pays dont le précédent gouvernement avait, de 2006 à 2015, infléchi ses orientations vers la Chine et l’Amérique latine. A titre de rappel, la toute première enquête, menée par l’institut IMMAR, faisait ressortir le fait que le Canada se situait en neuvième position, à propos des leaders d’opinions africains ayant une bonne opinion du " Grand Nord Blanc ", juste derrière la Russie


Une diversité de partenaires, perçue comme beaucoup plus bénéfique pour le continent


Une hyperpuissance se distingue par sa capacité à imposer sa volonté et asseoir son influence dominante sur le monde dans les domaines militaire, culturel, économique, financière et technologique : Cette définition semble taillée sur mesure pour les États-Unis qui continuent d'exercer un attrait sur les leaders d’opinion africains, notamment en ce qui concerne le digital, un secteur dont les quatre mastodontes du web que sont les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon ) jouent brillamment le rôle de porte-étendard, et ce malgré un président qui, à sa tête, veut opérer un véritable changement d’époque, avec un pragmatisme extraordinairement effrayant appliqué aux différents points de rendez-vous avec l’Histoire.


« Il y a une déconnexion entre l’image de leur président et celle que continue à porter le pays. Tout le progrès technique dont bénéficient les africains est porté par les GAFA [ ... ] . Le rêve américain continue à fonctionner » commente Étienne Giros


Par ailleurs, une tentative d'explication existante dans une partie des opinions publiques repose sur le fait que Donald Trump, contrairement à ses prédécesseurs et/ou aux autres grandes puissances mondiales, respecterait la souveraineté politique des pays africains et ne souhaiterait aucunement s'ingérer dans leurs affaires intérieures .


Intelligence artificielle, déploiement de la 5G, blockchain etc .... Loin d’être distancée, la Chine réalise, tout comme les États-Unis, des prouesses dans ses activités technologiques, de quoi également susciter l'admiration chez les leaders d’opinion issus du continent . Par ailleurs, nombreux sont les patrons de start-up africaines qui veulent s’inspirer du self-made-man Jack Ma, l’emblématique fondateur de l'empire Alibaba, la plus grande plateforme de commerce B2B en ligne au monde, faisant désormais partie des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), l’équivalent chinois des GAFA.


Toutefois, le jugement relativement positif à l’égard de ce pays asiatique devenu le premier partenaire commercial de l'Afrique s’explique avant tout par le fait qu’il ait été à l’origine de regain d’intérêt des investisseurs étrangers pour le continent, eu égard à la richesse des matières premières qui s'y trouvent


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Ainsi, malgré les atouts qui lui sont reconnus, l’Empire du Milieu semble susciter une certaine appréhension, notamment en raison de l’absence de valeurs éthiques dans ses échanges commerciaux et financiers avec l’Afrique .


« La Chine intervient peut-être très positivement en Afrique, mais en s’exonérant des règles de conformité que nous supportons nous-mêmes, en tant qu' entreprises européennes , déplore Etienne Giros . [ ... ] Son insuffisance en matière de comportement éthique ou d’intégration sociale et environnementale et l’endettement excessif de certains pays d’Afrique commencent à écorner son image » .


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Une dégradation de l'image de la France à relativiser


Il ne faut pas non plus négliger le fait que la patrie des droits de l'homme est confrontée actuellement à une crise multiforme, marquée par des tensions sociales, des grèves à répétition, des défis d’ordre sociétal, une montée du populisme, une défiance envers les institutions politiques et des campagnes électorales émaillées de violences, désormais soumise au regard critique et au jugement des leaders d’opinions en Afrique .

À un peu plus de deux ans du terme de son premier mandat, le président Emmanuel Macron affiche un bilan en demi-teinte au sujet de sa volonté d’améliorer l’image de son pays en Afrique. Reste à savoir si son prochain agenda international — le Sommet Afrique France 2020 qui se tiendra à Bordeaux, sa visite d’État en Afrique du Sud et en Angola, la Saison des cultures africaines en France — suffira à insuffler davantage une dynamique positive de changement et d'amélioration continue dans ses rapports avec le continent.