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Femmes entrepreneures en Afrique : opportunités, enjeux & défis

Dernière mise à jour : 4 avr.


L’entrepreneuriat féminin sur le continent connaît une dynamique particulièrement positive. Toutefois, il demeure une marge de progression considérable en ce qui concerne l'inclusivité des femmes dans ce domaine de la création d’entreprise et la capacité collective à rendre pérenne leur activité.

" L’entrepreneuriat au féminin en Afrique" : Tel a été le thème de la 4ème édition d' AfricaDays, un événement organisé le 11 Mai dernier par HEC Paris en partenariat avec "Share Africa", auquel ont participé Rebecca Enonchong (Fondatrice & Directrice de Appstech, présidente d'ActivSpaces), Laureen Kouassi-Olsson (fondatrice & CEO de Birimian Ventures), Mbasse Sene (Fondatrice & Directrice de FOX Multiservices), Esther Dassanou (Coordinatrice du programme "Discrimination positive en matière de financement pour les femmes d'Afrique" de la Banque Africaine de développement) et Christian Kamayou (fondateur de MyAfricanStartUp) ; modéré par Daniel Brown, HEC Paris (Chef édition à HEC Paris) et Kadissatou Cherif (Directrice exécutive de Share Africa).

Le webzine CEO Afrique, qui a visionné cette e-conférence, met en exergue la place des femmes dans le paysage de la création d’entreprise en Afrique et a identifié les challenges les plus importants, sur la base des témoignages des intervenants.




Les différents écosystèmes africains font-ils la part belle aux femmes entrepreneurs ? Au premier abord, on serait tenté de répondre par l’affirmative. Le dernier rapport établi par la Fondation Women in Africa Philanthropy, en collaboration avec le cabinet de conseil Roland Berger, révèle en effet que l’Afrique affiche le taux de femmes entrepreneures le plus élevé de la planète, soit 24%. À titre de comparaison, l’Asie du Sud-Est & la région du Pacifique n’ont enregistré qu’un taux de 11 %. Le Moyen-Orient et l'ensemble géographique "Europe - Asie centrale" obtiennent également des scores très bas, avec respectivement des taux de 9% et 6%. Dans le cadre de cette étude, les pays africains issus de la sphère anglophone représentent les chefs de file, à l’instar de l’Afrique du Sud, le Botswana, le Ghana, le Kenya, le Nigeria ou l’Ouganda .


Si les quelques observations et tentatives d’explications émanant d’un bon nombre d’experts et spécialistes se résument à l’enracinement profond d’une idéologie qui prône davantage le pragmatisme, la recherche d’opportunités d’affaires et l’innovation technologique dans cette partie du continent, Rebecca Enonchong, fondatrice & directrice de Appstech et présidente d'ActivSpaces au Cameroun, apporte pour sa part son éclairage sur la question, avec une opinion beaucoup plus nuancée, en s’appuyant sur sa propre expérience :


« [ ... ] Pour avoir travaillé dans les pays anglophones et francophones, je peux vous dire que les Francophones sont beaucoup plus formalistes. Ils vont vouloir élaborer un business plan de trente pages, rédiger avant tout les statuts, alors que leurs produits ne sont pas encore conçus. À contrario, les Anglophones auront déjà construit leur business model, mais n’auront pas pris la peine de bâtir un plan d’affaires ou immatriculer leur société au préalable. Ce formalisme, observé dans la zone francophone en général, peut être interprété comme le fait que les gens soient très méthodiques, que les fondations légales de leur société soient érigées sur des bases solides [ ... ]. Il y a du bon et du moins bon des deux côtés ».


Irene Charnley (fondatrice de Smile télécommunications), Folorunsho Alakija (vice-présidente de Famfa Oil), Phuti Mahanyele-Dabengwa (CEO de Naspers South Africa), Wendy Luhabe (co-fondatrice du fonds d’investissement WIPHOLD), Judy Dlamini (fondatrice & CEO du groupe Mbekani), Rawya Mansour (fondatrice de founder de RAMSCO), Kofo Akinkugbe (fondatrice & PDG de SecureID), Tabitha Karanja (fondatrice & directrice générale de Keroche Breweries) etc ... Toutes ces cheffes d’entreprise et capitaines d’industrie, qui viennent d'être citées, sont des figures de proue et des modèles d'inspiration pour nombre d'apprenties entrepreneures et des exemples qui peuvent faire des émules sur tout le continent .

D’une manière générale, beaucoup réussissent en affichant leur différence dans leurs méthodes de travail, c'est ce qu'a relevé Laureen Kouassi-Olsson, fondatrice et CEO du fonds d’investissement Birimian Venture, spécialisé dans le financement de projets liés aux industries créative et culturelles .


« Lorsque que l’on compare les profils entrepreneuriaux masculins et féminins, on se rend compte que les hommes ont tendance à prendre plus de risques, à foncer sans se poser trop de questions. Leurs projets sont souvent très ambitieux, dotés d’un fort potentiel de croissance, mais avec des zones de risque non maîtrisées. De leur côté, les projets portés par des femmes sont beaucoup plus travaillés, plus réfléchis, plus préparés, comportant tout autant d’obstacles potentiels à leur mise en œuvre, mais avec un risque d'exécution plutôt limité ».


 

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Cependant, il y a lieu de noter que, derrière ces chiffres évoqués plus haut sur le paysage de l’entrepreneuriat féminin en Afrique, se cache une réalité beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît.


Des freins à appréhender et à lever


Exercer comme cheffe d’entreprise suppose de faire face à des contraintes supplémentaires, par rapport à une situation similaire que vivrait un entrepreneur masculin, d'autant plus que ses activités se révèlent généralement moins pérennes. Ainsi, les caractéristiques de l’entreprise, notamment liée à la petite taille, et l’existence d'une économie informelle — qui contient un gros contingent de femmes — jouent un rôle important dans l’explication de la faible proportion de cette catégorie de la population dans l'entrepreneuriat.


« Les femmes entrepreneures sont très souvent réticentes à l’idée d’enregistrer leur société, de telle sorte à créer une entreprise formelle. Du coup, cette absence d’immatriculation rend difficile la collecte de données relatives à leurs activités, qui aurait pu permettre aux institutions de répondre à leurs besoins en cas de problèmes. En plein contexte de pandémie de Covid-19 qui a pris de l’ampleur sur le continent, la Banque Africaine de Développement a mis en œuvre des paquets d’assistance destinés aux femmes entrepreneurs. Mais les structures publiques et privées, impliquées dans le développement de l’entrepreneuriat féminin dans la plupart des pays concernés, n’étaient pas en mesure de contacter un bon nombre d’entre elles, étant donné ce manque d’informations. Pourtant l’argent est bien disponible » relate Esther Dassanou coordinatrice du programme "Discrimination positive en matière de financement pour les femmes d'Afrique", au sein de la Banque Africaine de développement (BAD).


Les remèdes existent pourtant, si l’on en croit Rebecca Enonchong qui propose de s'inspirer des principes et outils développés en Europe ou aux États-Unis, dans le cadre du mobile money :


« Les PME ont la possibilité d’obtenir des prêts, sur la base de leur transfert d’argent mobile relatif aux transactions effectuées par exemple sur Stripe ou Paypal, sans avoir à produire des états financiers, à condition de séparer les opérations enregistrées sur un compte "Business" de celles d’un compte classique. Cela offre de nombreuses opportunités aux femmes entrepreneurs ».


Cependant, le fait d’exercer hors du circuit économique classique et de ne pas pouvoir fournir en conséquence une comptabilité en bonne et due forme n’explique pas à lui seul ces difficultés d’accès aux sources de financement. Globalement, les cheffes d’entreprise en Afrique, dont la plupart sont victimes de préjugés, sont parfois perçues comme peu crédibles, aux yeux des établissements bancaires et autres institutions financières.


« Les résultats d'un sondage effectué par nos soins auprès d’une communauté de start-up, que nous avons approchée durant ces trois dernières années, indiquent qu’environ la moitié des femmes entrepreneurs se disent victimes de biais relatifs à l'argent, la vie de famille ou à une prétendue aversion aux risques, ce qui entame leur crédibilité en leur qualité de cheffes d'entreprise » rapporte Christian Kamayou, fondateur de MyAfricanStartUp, une plateforme de mise en relation entre des start-ups africaines et des investisseurs.


Pleinement consciente des stéréotypes, des préjugés et des discriminations de genre, Rebecca Enonchong les a analysé méticuleusement pour mieux les contourner au cours de sa carrière :


« À mes débuts, lorsque j’avais créé ma société aux États-Unis, c'était extrêmement difficile. J’étais une femme noire et étrangère exerçant dans le domaine de la technologie, un monde dominé par les hommes. Mais j’avais su surmonter ces obstacles. Tantôt je me faisais passer pour une ingénieure, tantôt pour une responsable commerciale ou une assistante de direction, et ce pendant plusieurs années,. J’avais fait en sorte que personne ne soit en mesure de deviner qu’il s’agissait de mon entreprise et les interlocuteurs échangeaient surtout leurs cartes de visite avec mes propres employés. Ma stratégie a été de mettre mon produit en avant, et non de valoriser ma personne. À partir du moment où le produit était bon et qu’il y avait de la valeur ajoutée, personne n’a cherché à savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme à la tête de l’entreprise ».


Parmi les autres causes qui ont été évoqués, le manque de confiance des femmes entrepreneurs à l'égard de leur potentiel de réussite, qui rend complètement impossible les prises d’initiatives novatrices ou la mise en œuvre de projets les plus ambitieux.


 

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« Nous avions des exemples très connues, ceux des "Nana Benz" [ femmes d’affaires originaires de la sous-région ouest-africaine : Togo, Bénin, Ghana Côte d’Ivoire etc..., NDLR ] qui ont connu leur période de gloire, il y a une quarantaine d’années. Ces femmes entrepreneures ont été surnommées ainsi parce qu'elles conduisaient des voitures de marque "Mercedes Benz", signe extérieur de richesse et de réussite. Je trouve étrange qu’il existe une dichotomie entre le courage de ces femmes qui ont fait preuve d’exemplarité à cette époque et le manque d’audace des jeunes femmes entrepreneures d’aujourd’hui qui n'osent pas aller affronter les problèmes ou se hisser au niveau de leurs homologues masculins » s’étonne Mbasse Sene, fondatrice & directrice de FOX Multiservices, entreprise spécialisée dans le nettoyage de chantiers.


Ce manque de confiance, Laureen Kouassi-Olsson l’attribue volontiers au "complexe de l'imposteur " :


« Les femmes doivent en faire davantage que les hommes [ ... ]. Lorsque l’on scrute de près par exemple " les Prix LVMH pour les Jeunes Créateurs de Mode ", on constate que seuls les designers africains "hommes" figurent parmi les lauréats. Les femmes africaines y postulent très peu, parce qu'elles ne s’estiment pas à la hauteur. Pourtant, force est de constater que certains des postulants, lorsque on regarde leur parcours, n'ont disposé ni de site web, ni de followers sur les réseaux sociaux ; ils ont juste osé ! Ce qui manque aux femmes entrepreneures, c'est de l'audace. il faut qu'elle aient plus de confiance en elles, qu’elle aient cette capacité à casser les codes sans pour autant se remettre perpétuellement en question ».


C’est sans aucun doute pour toutes ces raisons évoquées plus haut, lors de cette webconférence, que Laureen Kouassi-Olsson a décidé de quitter le fonds d'investissement Amethis au courant de l’année 2020 pour créer Birimian, une plateforme d’investissement dédiée aux industries créatives africaines, dont elle est l’actionnaire majoritaire.



« Birimian, c’est l'accomplissement d’un rêve, c'est-à-dire celui de donner du pouvoir aux femmes, sous l’angle entrepreneurial. Nous sommes une équipe 100 % féminine. Je dirige une équipe composée exclusivement de femmes expérimentées au sein de ce projet qui met aussi en lumière d’autres profils de femmes entrepreneures, essentiellement des designeuses, des créatrices de mode et des stylistes » déclare l’investisseuse en capital risque.


 

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Il convient donc de noter qu’il faille beaucoup d’organisation, de détermination, de tempérament pour surmonter ces obstacles. Mais la problématique de l’entrepreneuriat féminin en Afrique pourrait être traitée le plus efficacement par un "petit coup de pouce", à commencer par l'initiative législative. À ce titre, Mbasse Sene espère que l’on puisse un jour légiférer pour imposer des quotas de femmes entrepreneurs, dans le cadre de l’élaboration de politiques de RSE ( Responsabilité Sociétale des Entreprises).


Ce "coup d'accélérateur" pour leurs projets, les cheffes d'entreprise peuvent également l’obtenir en adhérant à des réseaux professionnels, où l’on peut trouver formation, conseils, appuis et contacts.


« Parmi les dispositifs existants, figurent entre autres AWEC (African Women Entrepreneurship Cooperative), le "Cherie Blair Foundation for Women" qui est surtout focalisé sur l’accompagnement des femmes entrepreneures en Afrique subsaharienne ou VC4Africa, un programme en ligne où l’on peut solliciter des mentors » conclut Rebecca Enonchong.


 

Par Harley McKenson-Kenguéléwa


 



 

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